HALTE AUX MASSACRES EN ALGERIE

REVUE DE PRESSE
(Octobre 1997)

" Depuis que je l'ai appris, je passe sans arrêt de la révolte à la consternation, mais tout se brouille dès que j'essaie un tant soit peu d'analyser la situation. J'ai l'impression d'assister à la destruction totale de l'entité algérienne. " Citoyen algérien, in Les Algériens de Paris, entre révolte, consternation et défaitisme, Le Monde, 2 septembre 1997.

DES MASSACRES À REPETITION

Les circonstances de ces massacres sont répétitivement les mêmes. Les assaillants, dont le nombre varie de quelques dizaines à une centaine selon les temoignages, investissent des villages la nuit et s'acharnent pendant plusieurs heures à décimer des familles ciblées, sans distinction d'âge ou de sexe : hommes, femmes, bébés, enfants et vieillards. Le plus souvent ils égorgent ou massacrent leurs victimes à l'arme blanche (haches, sabres, pioches, pelles, ou bêches), mais les témoignages rapportent aussi des cas de victimes tuées par armes à feu ou brulées vives. Les cadavres des victimes sont invariablement décapités, horriblement mutilés ou brulés. Les témoignages rapportent que les biens des victimes sont souvent pillés et leurs maisons brulées. Citons un exemple :

«Vendredi après-midi, les survivants racontaient tous les mêmes scènes : hommes brûlés vifs, femmes et enfants mutilés à l'arme blanche, hurlements des victimes dans la nuit, certains demandant en vain à être épargnés. "Ils étaient nombreux, armés jusqu'aux dents, des klash (Kalashnikovs), des couteaux, des haches. Cela a duré de 22 h 30 à 2 h 30. Ils ont pris tout leur temps. Au début, dans le noir, on a cru que c'était un détachement de l'armée." » (Le Monde 31 août ­ 1er septembre 1997)

« Ce sont trois cents civils qui ont été massacrés et leurs corps brûlés dans la nuit de jeudi à vendredi à Raïs, un hameau près de Sidi Moussa (25 km au sud-est d'Alger). Selon des habitants, ce massacre commis essentiellement à l'arme blanche a été le fait d'un groupe fortement armé et cagoulé, se déplaçant en véhicules dont des camions. Les témoins ont précisé que les agresseurs ont également enlevé une vingtaine de jeunes filles du village. Plusieurs dizaines de corps ont été brûlés et des maisons ont été détruites à l'explosif. Vers 1 h du matin, "ils sont venus à bord de camions et ils ont pris tout leur temps pour égorger et brûler", a témoigné Amar, un habitant de 35 ans ne souhaitant donner que son prénom. Le groupe terroriste est reparti vers 6 h du matin vendredi. Des têtes coupées à la hache avaient été laissées devant les habitations en ruine et un journaliste de l'Associated Press a pu compter une centaine de corps rassemblés sur une place du village. Alors que les rescapés ont été transportés vers les hôpitaux d'Alger, un fort dispositif militaire a été déployé dans la région à la recherche des auteurs du massacre. (La Liberté (Suisse) du 30-31 août 1997)

Il y a eu des massacres qui n'ont pas été médiatisés. Parmi ceux qui l'ont été depuis août 1996, souvent avec un nombre de victimes au delà des chiffres officiels, figurent les massacres présentés dans la table suivante:

Date

Lieu du massacre

Nombre de victimes

Date

Lieu du massacre

Nombre de victimes

17 aout 96

M'sila

63

23 juillet

Est d'Alger (3 villages)

56

7 oct. 96

Laghouat

38

25 juillet

Pres de Hadjout, ouest d'Alger

38

6 nov. 96

Sidi El-Kebir

32

27 juillet

El Omaria (Medea)

13

15 nov. 96

Bensalah

12

28 juillet

Larbaa

51

6 dec. 96

Ben Achour

19

30 juillet

Matmata (Ain Defla)

41

29 dec. 96

Ain Defla

28

31 juillet

Blida et Ain Defla

100

5 janvier 97

Ben Achour

16

1 aout

Sidi Madani (Blida)

38

6 janvier

Douaouda

18

3 aout

Blida et Ain Defla

111

13 janvier

Bouinan

19

21 aout

Souhane (sud-est d'Alger)

63

13 janvier

Tabainat

14

24 aout

Pres de Medea

29

18 janvier

Sidi Abdelaziz

49

25 aout

Alger (4 massacres + 1 attentat)

117

22 janvier

El Omaria (Medea)

23

26 aout

Beni Ali (sud d'Alger)

64

22 janvier

Baraki

22

29 aout

Rais (pres d'Alger)

200 a 300

23 janvier

Haouch Pino/ Haouch Richmond

22

29 aout

Pres de Djelfa

40

23 janvier

Haouch Benramdane

22

2 septembre

Sud Alger

22

24 janvier

Alger (une ferme)

15

6 septembre

Beni Messous

195

30 janvier

Sidi Moussa

8

19 septembre

Gelb el-Kebir (Medea)

53

1 fevrier

Ktiten

31

22 septembre

Bentalha (pres d'Alger)

200

1 fevrier

Larbaa

7

26 septembre

Ain el-Hadj (Djelfa)

19

5 fevrier

Boumedfaa

28

27 septembre

Ain Adden, Sidi Bel Abbes

11

17 fevrier

Kerrach

33

28 septembre

Bainem, Sidi Yocef, Bouzareah

19

5 avril

Hamlet (Medea)

52

28 septembre

Tabainet (Mitidja)

48

11 avril

Manaa (Boufarik)

22

1 octobre

Medea

37

13 avril

Chebli

30

2 octobre

Harrouba (Oran)

14

22 avril

Bougara

93

2 octobre

Mellaha (Mitidja)

38

15 mai

Chebli

30

5 octobre

Bouinane (Blida)

16

23 juin

Mouzaia

18

11 octobre

Boufarik (Blida)

14

7 juillet

Alger et Medea

51

11 octobre

Pres d'Alger

15

13 juillet

Ksar El-Boukhari

44

12 octobre

Pres d'Oran

43

QUELLE EST LA GEOGRAPHIE DES MASSACRES ?

* Les massacres ont principalement touché le sud-est de la wilaya d'Alger, les wilayat avoisinantes de la wilaya d'Alger (Boumerdes, Blida, Bouira, Tipaza) et celles de Medea, Ain-Defla,Djelfa et Biskra.

  • La presse algérienne aux ordres de la frange éradicatrice de la junte algérienne, et les principaux agences et organes médiatiques français, continuent de passer sous silence la géographie politique de ces massacres et les allégeances politiques des familles et villages victimisés. Politiquement, ces zones coïncident avec les circonscriptions qui ont voté massivement en faveur du Front Islamique du Salut (FIS) aux élections législatives de décembre 1991. Stratégiquement, elles épousent la délinéation du cordon sanitaire contre-insurrectionnel autour de la wilaya d'Alger.

QUI MASSACRE LES POPULATIONS CIVILES ? POURQUOI ?

Les organes de propagande de guerre de la junte militaire (APS, El Watan, Le Matin, Liberté, El Khabar), attribuent ces carnages répétés des populations civiles aux « commandos islamistes » ou «terroristes.» Ils les expliquent comme des « actes désespérés des islamistes qui ont été vaincus militairement», «d'actes de vengeance sur une population restée debout face au terrorisme.» Le Matin du 27 août 1997 prétend que les assaillants se nomment « `El Ghadiboun àla Allah' (les révoltés contre Dieu) » qui seraient issus des groupes du GIA « qui se sont acharnés depuis 1992 sur les populations particulierement dans la Mitidja et à Médéa qui leur étaient `acquises' un moment (...) et qui en veulent maintenant à Dieu qui les aurait - selon eux - abandonnés» et évoque «le nihilisme des groupes armés qui ont réalisé leur échec et leur isolement dans la société.» L'autre explication des massacres que ces organes de propagande disséminent s'appuie sur la notion que «la violence est co-substantielle à l'islamisme», et sur l'identification de l'islamisme avec «le fanatisme, la haine, la violence et la terreur.». Citons par exemple El Watan : «Les groupes islamiques armés, dont la quasi-majorité des membres sont issus du FIS, ont déclaré la guerre au peuple algérien. Ils veulent instaurer la république islamique par le "djihad'', en massacrant des milliers d'Algériens.» (O. Belhouchet, Faillite, El Watan, 29 août 1997)

* Ces allégations sur l'identité des assaillants et sur les mobiles des massacres a acquis le statut de dogme à l'extérieur de l'Algérie grâce au travail de désinformation de l'AFP et d'autres agences de presses occidentales devenues des courroies de transmission de la propagande de guerre de la junte. Ces agences de presses citent les journaux El Watan, Le Matin, Liberté, L'Authentique et El Khabar, qu'elles présentent comme «privés» et «indépendants», obfuscant le fait qu'ils sont biaisés de part leur appartenance à différents clans de généraux et de part le fait que seule la sécurité militaire algérienne ( la DRS) détient le monopole de l'information dite sécuritaire et que c'est le département de la guerre psychologique (DGP) de la DRS qui contrôle ce que ces organes propagent.

Il y a de fortes raisons de douter de la véracité des allégations de la junte militaire algérienne et de ses instruments médiatiques. Pourquoi ?

* Pierre Sané, le secrétaire général d'Amnesty International se posait recemment des questions sur le paradoxe suivant. D'un coté le régime algérien s'est montré capable de bien protéger les Algériens et les étrangers qui vivent dans l'«Algérie utile» (dans les zones d'exploitation pétrolière et gazière). De l'autre, il s'est montré incapable de protéger les citoyens dans la région de la Mitidja malgré que cette région soit le site de la plus grande concentration de soldats en Algérie. Dans son commentaire sur les massacres, Sané dit :

« Il est difficile pour nous de donner une explication répondant au pourquoi de ces massacres. On peut en revanche se demander pourquoi ils continuent, car ils sont commis, pour l'essentiel, dans la plaine de la Mitidja, trés près d'Alger et plus près encore de Blida, une ville garnison, siège de la première région militire du pays. Pourquoi un Etat qui a montré tant de confiance dans sa stratégie sécuritaire est-il incapable de protéger sa population à vingt minutes de la capitale ? On remarque aussi que personne ne peut se rendre sur les lieux et interroger les survivants. La seule lecture qu'on puisse faire, c'est à travers le prisme officiel ou celui de la presse algérienne qui ne peut enquêter sur les affaires touchant à la sécurité. On remarque aussi que personne, jusqu'à présent, n'a été traduit en justice pour ces tueries. » (Pierre Sané, in Algérie : Qui profite de cette situation ?, Libération, 7 Mai 1997).

* Bruno Etienne, spécialiste du Maghreb et de l'Islam, quant à lui, avance : « Il faut être prudent. Vous raisonnez tous, Français, journalistes, de la même manière : d'un côté il y a les bons, les militaires, garants de la démocratie et de la laïcité, et, de l'autre, les méchants terroristes islamistes, qui commettraient 99% des attentats. Je n'ai pas le même sentiment. Pour moi, trois attentats sur quatre sont le fait du pouvoir en place. Pour être plus précis, les derniers attentats semblent être le fait d'une fraction de la junte militaire qui se refuse, contrairement à une autre fraction, à négocier avec le Front islamique du salut. Comment fonctionne le système ? D'abord, la sécurité militaire a infiltré tous les petits maquis du GIA. Le fait que la plupart des jeunes gens de ces commandos soient assassinés en prison après être passés aux aveux est un signe qui ne trompe pas. La version officielle, c'est qu'ils ont été tués par leurs frères. Mais vous avez rencontré beaucoup de prisons d'Alger où les islamistes se balladent avec des kalachnikovs ? Quand on parle des attentats intégristes, n'oublions pas de rajouter "présumés", ce que la télévision française omet trop souvent de faireÉ Il y a aussi les commandos officiels de l'armée, les Ninjas. Vous savez comment ils travaillent ? Ils entourent un quartier, ils font sauter les maisons et ils tuent tout le monde. J'ai vu des cassettes vidéo. C'est vrai, elles sont tournées par les islamistes, mais est-ce une raison pour ne jamais en parler ? Pour finir, il y a les brigades de "patriotes", enrôlées par le pouvoir algérien. Selon nos estimations, on arrive aux chiffres suivants : 200 000 miliciens et 180 000 militaires. Et on veut nous faire croire que ces 400 000 hommes ne sont pas capables de réduire quelques maquis "résiduels" de gamins. Il y a là quelque chose qui cloche. Nous avons fait une topologie des mouvements terroristes : il y a à peu près 300 cellules de 7 à 14 membres, une quinzaine de maquis de 18 à 80 personnes. Cela veut dire que 400 000 hommes surarmés n'arrivent pas à mettre au pas moins de mille personnes. Et puis, d'où vient le matériel ­ les explosifs, les armes ­, dans un pays où toutes les frontières sont étanches, contrôlées par une énorme armée ? Il y a une autre hypothèse : le pouvoir algérien nous raconte des histoires. Les généraux nous disent qu'ils se battent avec les islamistes, mais il est plus probable qu'ils se déchirent. » (Bruno Etienne, Ce sont les généraux qui se déchirent, Le Figaro, 31 août 1997)

* Citons plusieurs témoignages sur la proximité passive ­ une contradiction et donc une collusion ­ des forces armées algériennes lors des déroulements des massacres :

« The attack was widely attributed to the Armed Islamic Group. But since the electricity had been cut in the town before the assault and the attack occured close to an army barracks, there has been some speculation that it was in fact the work of soldiers determined to show that Mr. Madani's release had been a mistake and that would only lead to increased violence. » (Roger Cohen, Despite freeing of a militant, no letup in Algerian strife, The New York Times, 2 August 1997).

« Le caractère massif de l'expédition qui aurait mobilisé plus de cent tueurs, sa durée et la proximité du cantonnement de Larba suscitent des interrogations sur les raisons de la passivité des militaires. Le manque de témoignages empêche bien sûr des conclusions définitives. Il est impossible de connaître le déroulement exact du drame et de savoir, par exemple, si le réseau téléphonique a été coupé afin d'empêcher les victimes de prévenir les autorités. Un point paraît toutefois acquis : il n'y a pas eu d'accrochages entre l'armée et les assaillants. » (Thierry Oberlé, Algérie : la stratégie du pourrissement, Le Figaro, 1er septembre 997).

« Il y a une semaine, près de 400 personnes, selon des sources dignes de foi, ont été massacrées aux portes de la capitale sans que les auteurs des tueries soient inquiétés. Plusieurs milliers d'hommes armés stationnaient pourtant dans les casernes à proximité. » (Le Monde, 5 septembre 1997).

« Following both attacks, no one has been able to explain how Algerian police and military forces at barracks only a few kilometers away from the carnage failed to respond during hours of shooting and screaming and dwellings set ablaze. » (Charles Trueheart, in Waves of Butchery, No Letup for Algerians, International Herald Tribune, 9 September 1997).

« Les Algériens, eux, mettent en cause la "passivité" des forces de sécurité lors d'une boucherie qui a duré pas moins de quatre heures et alors que la lueur des maisons incendiées, le bruit des rafales d'armes automatiques aurait dû provoquer l'intervention des forces de l'ordre. "Nous avons crié, appelé à l'aide, un cantonnement des forces de sécurité était proche, mais les premiers arrivés ont été les pompiers, le matin", a raconté un survivant. Selon nos informations, une petite unité des "forces spéciales" se trouvait même à 200 mètres du lieu du massacre. » (José Garçon, Algérie : L'onde de choc de la tuerie, Libération, 1er septembre 1997).

« The Rais massacre was particularly disturbing not only because of the numbers and the vicious methods of killing but because nobody ever came to help or protect the villagers. There were survivors, who said the slaughter lasted more than four hours. That reinforced suspicions that some of the atrocities, always officially attributed to "Islamist terrorists", were perpetrated, or provoked or colluded in, by forces from the Algerian military. "I can't allow myself to believe it, it would be just too awful", the young ex-journalist expatriate said. But clearly she half did. There have been too many rumors, too many strange events. » (Flora Lewis, Cry Out for Algeria, and Press for Peace Talks, International Herald Tribune, 5 September 1997).

« Comment peut-on massacrer des dizaines, voire des centaines de personnes dans des conditions horribles, comment ce massacre peut-il se prolonger pendant des heures, sans que les forces de sécurité , pourtant cantonnées dans les environs, soient intervenues ? Souvent, les massacres ont lieu dans des villages qui avaient voté pour le FIS, alors, peut-etre que le pouvoir veut leur faire la lecon : voilà ce que font vos anciens amis !» (in Les Algériens de Paris, entre révolte, consternation et défaitisme, Le Monde 2 Septembre 1997).

« Les récents carnages commis à Raïs, Beni Messous et Bentalha ont tous trois été exécutés dans des zones fortement quadrillées par l'armée et la gendarmerie. A Beni Messous, à proximité de la capitale, les tueurs ont pu agir pendant quatre heures sans être inquiétés, à quelques centaines de mètres d'une caserne des services spéciaux où sont stationnés les troupes d'élite du général Smaïn Lamari. A Bentalha, quelques heures avant le drame, des civils avaient signalé à l'armée la présence d'un groupe d'individus suspects bivouaquant aux abords du petit village. Bref, c'est désormais un secret de polichinelle, les militaires savaient, mais ils ont préféré demeurer l'arme au pied. On évoque même à Alger l'existence d'une directive signée par le chef d'état-major qui interdit de sortir la nuit des casernes sans ordre écrit.» (Courrier International, 2-8 octobre 1997, p. 10)

* D'autres analystes avancent l'hypothèse que ces massacres relèvent d'une guerre de clans au sein de la junte militaire.

« On pourrait distinguer une structure bipolaire au sein du pouvoir militaire algérien. Mais quels sont ces pôles ou ces clans? Quels sont leurs caractères distinctifs ? Pourquoi et comment ils se font la guerre ? Quels sont leurs intérêts dans la paix ? et dans la guerre? Comment perçoivent-ils l'opposition islamiste et les autres forces politiques représentatives ? Autant de questions qu'il faut clarifier pour comprendre les événements récents.

Personnellement, il me semble que ces deux clans seraient identifiables par trois variables : l'idéologie, les intérêts mafio-économiques, et la nature de l'affiliation à la puissance étrangère.

Il y a d'abord le clan Zéroual-Bétchine. Ce clan comprend des généraux organisés autour de Zéroual (militaires) et Bétchine (sécuritaire). Il est idéologiquement non opposé à un Islam politique domestiqué, pourvu qu'il n'interfère pas dans les affaires économico-mafieuses des militaires (c'est pourquoi on l'appelle aussi clan militaro-industriel) et il est inféodé aux USA sur le plan extérieur. Ce clan a plus d'intérêt dans la paix que dans la guerre; ces mains sont sales par l'argent et le sang, mais plus par l'argent que le sang.

Il y a l'autre clan, le clan Lamari-Mediène. Ce clan comprend des généraux organisés autour de Lamari (militaires) et Mediène (sécuritaire). Il est idéologiquement laïque et éradicateur de l'Islam, il est impliqué dans la corruption bien que pas autant que l'autre clan, et il est inféodé à la France sur le plan extérieur. Ce clan s'est investi plus dans la guerre (il porte le fardeau opérationnel de la guerre) que dans la paix. Ces mains sont sales par l'argent et le sang, mais plus par le sang que l'argent.

Pourquoi la guerre entre eux ? Le clan Lamari-Mediène a eu peur des récentes initiatives du clan Zéroual-Bétchine qui a sauté plusieurs généraux du premier clan et mis leurs hommes dans des places stratégiques dans l'armée (gendarmerie, 1ère région militaire, etc.), à l'ENTV et dans les charnières économiques en vue de la razzia dans le programme de privatisation à venir, Sonatrach par exemple. La paix à venir est un autre facteur de déséquilibre étant donné que le clan qui conclura la paix avec le FIS, il le fera au dépens du pôle restant, qui devra "porter le képi" de la responsabilité du sang versé car il faudra bien envoyer quelques généraux en exil ou en prison pour un simulacre de justice. L'instrumentalité des massacres dans cette guerre est donc claire. C'est d'ailleurs la même qui était derrière les massacres de janvier et février 97, suite à l'initiative du clan Zéroual-Bétchine de modeler une façade politique à l'armée, Benhamouda et le RND rappelez vous, sans consulter le clan Lamari-Mediène. Bien sûr, cette instrumentalité est double car, par rapport à l'opposition islamiste, ces massacres servent l'armée qui isole par la terreur les groupes d'opposition armés de leur base populaire. C'est triste à dire mais c'est comme cela que les militaires font "la politique", pas qu'en Algérie d'ailleurs.» (Traduction, Interview, R. Meziani, On the Politics of Algerian Massacres, The News Review, Londres, 3 October 1997, p. 6)

* La logique économique de la guerre entre les clans de l'armée est rapportée ainsi :

« Les luttes de clans recoupent également des intérêts purement économiques. Cela aussi explique pourquoi la troupe est demeurée l'arme au pied lors des derniers massacres de civils. Les membress de l'aile opérationnelle de l'armée reprochent au clan de la présidence d'avoir engrangé des millions de dollars pendant qu'eux "menaient le combat sur le terrain" et d'avoir placé leurs paravents civils aux postes clés de l'économie. (É) Après six ans de l'un des conflits les plus meurtriers de cette fin de siècle, l'Algérie offre aujourd'hui l'image pathétique d'un pays où des généraux corrompus affichent outrageusement leur opulence face à un peuple ravagé ­ un peuple qui n'a pas encore fini de payer pour avoir accordé ses faveurs au FIS un certain 26 décembre 1991É» (A. M., journaliste dans l'un des principaux quotidiens d'Alger, in Algérie : les négociations secrètes, Courrier International, 2-8 octobre 1997, p. 11).

* L'hypothèse de la logique économique, Forestier lui donne une autre dimension : « Début 1988, trois millions d'hectares appartenant à l'État vont être mis en vente dans le cadre de la privatisation générale de l'économie. Cent mille hectares cultivables concernent la plaine de la Mitidja, composée à 80% d'exploitations collectives gérées par des coopératives de paysans qui cultivent mais ne possèdent pas la terre. (É) A cause des massacres, la terre ne vaut rien aujourd'hui. Demain, elle vaudra de l'or. Lors de la privatisation, les paysans bénéficieront d'une sorte de droit de préemption sur les terres qu'ils cultivent. Depuis six mois, c'est eux qu'on massacre, apparemment sans raison. En fait, c'est une stratégie. Il s'agit de vider les fermes collectives de leurs habitants. Plusieurs sont déjà désertées. (É) A chaque massacre, la terreur pousse les cultivateurs dans les villes. Afin que le mouvement s'accélère, les tueries sont de plus en plus ignobles. On a relevé des cas de cannibalisme. Des bébés ont été cloués sur des portes ou brûlés dans le four d'une gazinière. Les meurtriers s'acharnent sur les enfants pour éliminer jusqu'au dernier héritier afin d'interdire tout recours futur pour l'attribution de terres ! Il arrive qu'après un premier massacre des rescapés restent sur place car ils ne savent pas où aller. A Raïs, les commandos de la mort sont revenus une deuxième fois pour les décimer. Cette terre maudite est convoitée par les "gros", mais aussi par les "petits". Les gardes communaux (Voir Note 2 à la fin du texte), les patriotes [milices armées par le pouvoir], les "cheffaillons" locaux revêtent des cagoules et vont massacrer le douar voisin.» (Patrick Forestier, in Algérie : Derrière les tueries, de sordides intérêts immobiliers et financiers ? Les zônes de banlieue où ont lieu les massacres seront bientôt constructibles, Paris Match, 9 octobre 1997).

* Smith quant à elle avance l'hypothèse que les massacres seraient le fait du pouvoir algérien et s'inscriraient dans sa stratégie de guerre contre-insurrectionnelle :

« Pourquoi le régime algérien n'a arrêté ni jugé aucun des assaillants ? Pourquoi interdit-il à la presse d'interroger les survivants des massacres ? Pourquoi est-il capable de protéger les vastes régions pétrolières et gazières alors qu'il se montre impotent à protéger le petit peuple ? Pourquoi les massacres n'ont-ils pas eu lieu dans les quartiers riches de la nomenklatura ? Pourquoi frappent-ils les zones à sympathie islamiste ? Comment expliquer la contradiction entre la proximité et la passivité de l'armée lors de ces carnages barbares ? Cette proximité-mais-passivité est-elle accidentelle, contingente ? Non! Selon les témoignages à notre disposition, ces massacres ont une structure commune et cette proximité-mais-passivité des forces armées du régime y est répétitive, systématique. Dans la tactique de guerre contre-insurrectionnelle, cette proximité-passivité se nomme coordination opérationnelle, ç'a s'appelle la "zone gelée". C'est cette même coordination opérationnelle qui a été observée dans les massacres de villageois par les junte militaires d'Amérique Latine, au Salvador et au Guatemala par exemple, et en Rhodesie dans les années 70. Le GIA est une organisation de la contre-guérrilla islamiste (c'est-à-dire une fausse guérrilla "camouflée" en une vraie), totalement contrôlée par la DRS qui gère la coordination de ses "opérations spéciales" avec les unités régulières de l'armée algérienne. Ces "opérations spéciales" visent à discréditer la vraie guerrilla, à capitaliser sur les violences pour faire basculer la société, et donc à couper les vrais groupes islamiques armés des civils qui les soutenaient. C'est ce qui explique aussi les propos des militaires aux survivants après les massacres : "Vous avez voté islamiste, débrouillez-vous avec eux", "C'est les révoltés contre Dieu (al-ghadhiboun 'ala Allah)", etc. » (Interview avec J. Smith, GIA is a counter-guerrilla force, in Africa Human Rights Newsletter, Vol. 2, No 7, 9 September 1997).

* Cette thèse est confortée par le politologue F. Aït-Mehdi qui suggère que :

« Ceux qui connaissent bien l'histoire de l'Algérie ont de bonnes raisons de croire que le GIA est une version actualisée de la Force K (Boukabous), ou de l'Armée Nationale du Peuple Algérien du "Général Bellounis", que la France a instrumentalisée dans son dispositif contre-insurrectionnel. La Force K, par exemple, était ostensiblement dirigée par Belhadj Djillali Abdelkader, surnommé Boukabous, (un Messaliste retourné) alors qu'en fait c'était le Capitaine Conille, en charge du SAS de Lamartine, et le Capitaine Hentic, en charge de la harka de Béni Boudouane, qui la dirigeaient.

L'arsenal subversif de la force K, pour isoler la population du FLN, était aussi la surenchère nationaliste au niveau du discours et le viol, la torture, les égorgements d'Algériens et d'Algériennes, des taxes très lourdes, bref l'instauration d'une atmosphère de terreur et de confusion dans la population, au niveau de l'action. Il y a plusieurs indices qui soutiendraient l'assertion que je viens de faire et on pourrait citer quelques uns, peu connus.

Zitouni et Zouabri sont des retournés. Plusieurs ex-prisonniers des camps du Sud, dignes de foi, ont rapporté avoir vu Nezzar en présence de Zitouni. Le retournement de Zitouni a eu lieu lors de sa détention. Zitouni a été infiltré au sein de la population suite à la vraie-fausse attaque de Aïn-Allah et au sein de l'opposition armée suite à une vraie-fausse opération de vol d'armement. Les journalistes et les experts qui ont pris la peine de collectionner les communiqués des groupes qui ont quitté massivement le GIA dès novembre 1995, suite à l'assassinat de Mohamed Saïd, vous diront combien ils sont riches en information sur le travail de renseignement, sur les opérations offensives, subversives et opérations spéciales du GIA qu'ils ont mis à jour. Elles coïncident parfaitement avec la stratégie et la tactique de contre-guérrilla, et elles se recoupent avec ce que l'on sait sur le contenu du programme anti-guérrilla que les experts en contre-insurrection français et sud-africains enseignent à l'académie militaire de Cherchell. Autre remarque, qui relève de l'observation ironique, est que l'un des personnages clefs qui a participé à la destruction de la force K durant la guerre de libération, le commandant Azzedine, est aujourd'hui en charge des "patriotes" et, gardez vous bien, un des bras droits principaux de Zitouni s'appelle bien Boukabous, un commentateur régulier dans la revue Al Ansar.

Je pourrais vous citer bien d'autres preuves circonstancielles, moins ironiques, mais restons en là et résumons : le GIA est une organisation de la contre-guérrilla, un instrument tactique dans la stratégie contre-insurrectionnelle de l'armée. Le GIA n'a pas eu plusieurs émirs nationaux, tels Layada, Gousmi, Zitouni, Zouabri et tutti-quanti, comme le répète les propagandes de guerre ad-nauseum. Il y a de très bonnes raisons de croire que l'émir national du GIA n'a été, et n'est autre, que le Général Mohamed Médiène. Il est le gestionnaire suprême du GIA, en tant qu'organisation, et il gère avec l'armée son instrumentalité dans la stratégie contre-insurrectionnelle de cette dernière. L'histoire algérienne dévoilera la vraie face de ce sadique sanguinaire, surnommé "La Mer Rouge" par ses propres hommes, et, à sa décharge, une aptitude de grand moujtahid de l'Islam moukhabarati qui a converti dans ses rangs un bon nombre d'islamistes politiquement aussi naïfs, crédules que manipulables.» (Interview avec F. Aït-Mehdi, Paris, 29 Septembre 1997, paru dans le bulletin Algerian Forum, 7 October 1997, et à paraître dans "Chevaucher Le Tigre : Du Taleban au GIA. Réflexions sur la contre-guérrilla dans le monde musulman", aux Editions Arguments, 1998).

COMMENT AIDER LES ALGERIENS ?

* « Que sait-on vraiment des massacres ? Peu de choses en général, si l'on excepte leurs effroyables bilans, car ils se déroulent dans un huis clos qui caractérise la guerre actuelle. De ces familles décimées à quelques minutes en voiture de la capitale et à quelques encablures de l'Europe, on sait seulement ce que peut, ou veut, en dire une presse contrôlée par le pouvoir. Aucune enquête indépendante n'a jamais pu avoir lieu en dépit des demandes de l'oppositions et des organisations internationales des droits de l'homme. » (José Garçon, Quatre questions sur une tragédie, Libération, 31 août 1997).

* « Commencez à poser des questions : Dirigé par la France, et non contesté sérieusement par aucun autre pays, l'occident a porté un regard tolérant sur le régime algérien depuis que Liamine Zeroual a légitimé sa présidence par son élection convaincante de novembre 1995. Les élections législatives de juin dernier étaient nettement truquées pour favoriser le parti du président mais le monde a choisi de les faire bénéficier du doute multi-partis. Le FMI loue le gouvernement pour sa gestion économique; l'investissement afflue; les délégations commerciales européennes visitent le pays et Alger reçoit des rencontres inter-nationales. Il semble que les affaires vont bon train. Mais derrière cette façade confortable, il y a un nombre horrifiant de gens ordinaires qui se font massacrer en toute impunité. Les politiciens de l'opposition ont lancé des appels pour la constitution d'une commission d'enquête internationale sur ces massacres. L'occident devrait supporter leur appel, fournir les moyens pour le réaliser et faire pression sur le gouvernement algérien pour qu'il donne accès à cette commission. Quelle est sa marge de manÏuvre ? Très réduite : L'Algérie qui profite de la hausse du prix du pétrole ne demandera pas un autre rééchelonnement de sa dette. Mais elle cherche, par exemple, un contrat d'association avec l'Union Européenne ­ et le respect des droits de l'homme est une clause dans ce contrat. Si le gouvernement est complètement sans reproche, il n'a rien à craindre.» (Traduction française de Leaders Comment, Algeria's ghastly secret, The Economist, 6 September 1997).

* « En tant que citoyenne algérienne, l'initiative qui me semble indispensable, c'est la création d'une commission d'enquête internationale sur les massacres. C'est notre droit le plus élémentaire de savoir. Il ne s'agit pas de ramener les Casques bleus! Il faut que des personnalités intègres viennent enquêter sur place. Aujourd'hui, il y a non assistance à peuple en danger. Pour moi, ces massacres sont des crimes de guerre et on ne peut plus rester sur des positions de principe. Il s'agit de savoir qui tue. Il y a trop de sang, trop de seigneurs de guerre pour que les Algériens puissent se passer de garanties internationales.» (Salima Ghezali, L'Evénement du Jeudi, 2-8 octobre 1997).

* « Il faut aider le peuple algérien en condamnant les massacres barbares, en appelant l'ONU à envoyer une commission d'investigation internationale comprenant des experts dans les enquêtes sur les crimes de guerre, comme cela a été le cas en Bosnie. Beaucoup d'Algériens souhaiteraient que les responsables de ces massacres soient traduits devant des tribunaux internationaux pour leurs crimes.» (Ali Rahmaoui, universitaire algérien, in La responsabilité de la communauté internationale dans le conflit algérien, Ethique et politique, en arabe, Vol. 10, 3, Printemps 1997).

* « Une [mesure] des plus importantes réside dans la levée des restrictions qui touchent l'information et l'investigation sur les violations des droits de la personne. Une commission d'enquête internationale doit être mise sur pied et agréée par les autorités algériennes afin de déterminer les responsabilités des massacres, permettre la recherche des disparus et enquêter sur les dénonciations de torture. Les organisations algériennes de défense des droits de l'homme devraient avoir pleine liberté d'action, les journalistes doivent pouvoir rendre compte et mener des enquêtes. Faute d'accepter ces mesures minimales, le gouvernement algérien ne peut que laisser planer le doute sur l'implication de certains secteurs de l'armée dans ces violences.» (Daniel Bolomey, responsable de l'information de la section suisse d'Amnesty International, in Osons l'ingérence, Le Nouveau Quotidien, Lausanne, 2 octobre 1997)

* « Nous sommes en présence d'une situation qui a longtemps été considérée comme un problème intérieur. Alors que les massacres se poursuivent et que le nombre de victimes augmente, il est extrêmement difficile pour nous de prétendre que rien ne se passe, que nous ne sommes pas au courant, et abandonner ainsi le peuple algérien à son sort. En tant qu'hommes, nous devrions tous être touchés par la tragédie en Algérie. (É) On ne peut pas abandonner le peuple algérien à son sort. Les mots ne suffisent plus et c'est un problème dont on ne peut pas se contenter de discuter à la télévision.» (Kofi Annan, Secrétaire général de l'ONU, septembre 1997).

* « Le gouvernement algérien a invariablement manqué à son devoir d'enquêter sur les abus commis par ses propres services de sécurité et par les groupes d'opposition armés, et de traduire les responsables de ces abus en justice. (É) Cela a précipité l'effondrement de l'Etat de droit et a crée parmi la population civile le sentiment qu'elle est de plus en plus abandonnée et privée de protection. (É) Les massacres collectifs de cette année se sont déroulés dans un contexte où les droits de l'homme sont de plus en plus bafoués par les services de sécurité, les milices armées par l'Etat et les groupes islamistes armés, qui ont de plus en plus terrorisé et pris pour cibles les civils. (É) La communauté internationale est restée sourde trop longtemps au drame que vivent les victimes en Algérie. (É) Nous demandons l'ouverture d'une enquête internationale visant à établir les faits, examiner les prétendues responsabilités et formuler les recommandations concernant les massacres et autres abus commis par toutes les parties au conflit. Cette enquête devrait disposer de pouvoirs importants et des ressources humaines et matérielles nécessaires. Elle devrait notamment être chargée de rassembler des preuves et des témoignages, y compris de la part de victimes, de témoins et de responsables officiels, afin de découvrir la vérité. (É) A un moment où il voit ses citoyens se faire massacrer, le gouvernement algérien devrait se féliciter, et non pas s'opposer (voir Note 3 à la fin du texte) à toute initiative internationale ayant pour but d'aider à sauvegarder des vies humaines. » (Appel collectif lancé par Amnesty International, Fédération internationale des droits de l'homme, Human Rights Watch et Reporters sans frontières le 15 octobre 1997)

Notes :

(1) Cette analyse est appuyée par le témoignage suivant, diffusé sur l'antenne de Radio Orient (Paris), le 23 Septembre 1997 au Journal de Midi, et réalisé par Zaki Chihab, correspondant de la radio à Londres, dans le cadre d'une enquete téléphonique sur les massacres en Algérie.

ZAKI CHIHAB : «Une femme algérienne, mère de famille dit qu'elle a peur pour ses enfants, et en particulier pour ses filles et sa famille après que les égorgements et les viols soient devenus un trait particulier des actes commis par les groupes d'assaillants armés.»

Conversation au téléphone :

LA DAME : « La terreur dans laquelle nous vivons, nous l'éprouvons de jour comme de nuit. J'ai des filles qui sont sur le point de devenir folles. L'une d'entre elles, je suis sur le point de l'emmener à l'hôpital car elle a eu une dépression nerveuse. Nous tous, femmes et hommes, toute la societé algérienne est menacée. En particulier, nous qui vivons dans les quartiers populaires sommes dans une situation terrible. Vous me comprenez ? Tous ces quartiers sont en danger, ils sont menacés de mort et de tueries.»

ZAKI CHIHAB : « Combien d'enfants avez vous ? »

LA DAME : « Moi, j'ai cinq enfants »

ZAKI CHIHAB : « Dans quel quartier habitez vous ? »

LA DAME : « Moi j'habite la Casbah. Tous les quartiers populaires sont menacés de mort : la Casbah, Salembier, El Harrach, Bourrouba, La Glacière, El Khemis, Baraki, Les EucalyptusÉ»

ZAKI CHIHAB : « Quelles sont les peurs de vos enfants de ce qu'il se passe la nuit ? »

LA DAME : « Chouf (regarde), les tueurs sont venus pour égorger la nuit, mais comme les habitants ne les ont pas laissés rentrer ils sont revenus le lendemain matin, et une autre fois le soir. Qu'est-ce qu'ils nous ont dit ? Ils nous ont dit : "c'est vous qui logiez les autres [les islamistes] et qui sympathisiez avec eux. Maintenant on va vous regler votre compte", c'est-à-dire par la mort. Mais ils n'ont pas pu car ce quartier est grand.»

(2) Un rescapé d'un récent massacre, à Baraki à l'est d'Alger, décrit la turie à son ami qui rapporte ses propos : « A 22 heures, ils sont venus, cagoulés, chez mon ami, ils ont dit en vouloir au fils des voisins, ils l'accusaient d'avoir donné à manger aux terroristes. Le père de celui-ci était là, et les a menacés avec une hache. Ils l'ont tué. Sa mère a retiré la cagoule à l'un des assaillants qui lui a tiré une balle dans l'oeil après avoir crié "arfetni" ("elle m'a reconnu"). Puis ils ont égorgé tout le monde, sauf un enfant de 8 ans et le fils de mon ami, qui a fait le mort. Le lendemain, la gendarmerie n'a pas voulu enregistrer son témoignage. Il affirme avoir reconnu un garde communal de Baraki.» (Nidam Abdi, in C'est devenu une guerre de tribus, Libération, 24 septembre 1997)

(3) Mary Robinson, nouveau haut commissaire au droits de l'homme de l'ONU, se déclarait le 5 octobre 1997 à New York : « préoccupée par la détermination affichée par le gouvernement algérien de refuser l'aide de la communauté internationale. (in Nouvelles pressions internationales sur Alger, Libération, 15 octobre 1997)

Mme Robinson, dans une interview accordée à Pierre Hazan du Nouveau Quotidien (Lausanne) du 17 octobre 1997 déclare :

« Je n'accepte pas que sous le prétexte de ne pas violer la souveraineté algérienne, nous ne puissions rien dire, alors que des gens sont massacrés. Je me suis heurtée la semaine passée sur ce point avec le ministre algérien des affaires étrangères.»

Elle affirme par ailleurs que :

« Les massacres et autres atrocités à l'encontre des civils innocents ont pris une telle ampleur en Algérie que je refuse de considérer cette situation comme exclusivement interne. Les droits de l'homme ne connaissent pas de frontières. (...) Je vais réunir, d'ici une semaine, le maximum d'informations sur la situation en Algérie par le canal des différents rapporteurs spéciaux de la commission des droits de l'homme de l'ONU sur les questions suivantes : exécutions sommaires, torture, détention arbitraire, disparitions, violence à l'égard des femmes. Ensuite, je déciderai du prochain pas à franchir.» (in Andre Naef, A l'ONU, les droits de l'homme héritent d'une militante passionnée, Tribune de Genève, 17 octobre 1997).

« Si les scénarios des agresseurs ­ des groupes islamistes pour la presse et les autorités ­ sont toujours les mêmes, l'attitude des forces de sécurité est, elle aussi, étonnement répétitive. Celles-ci n'interviennent en effet que plusieurs heures après les faits. À Raïs, une petite garnison se trouvait à quelques centaines de mètres de la tuerie. À proximité immédiate de Beni Messous, on compte pas moins de quatre concentrations militaires. Le massacre de vendredi soir se sera donc déroulé à deux cents mètres de la caserne du "Train" et du siège de la fameuse Sécurité militaire (police politique), et à trois cents mètres de deux bases : l'une de la gendarmerie, l'autre des troupes spéciales héliportéesÉ Une situation qui amène une presse pourtant contrôlée par le pouvoir à poser moult questions. » (José Garçon, Terreur et Psychose aux portes d'Alger, Libération , 8 septembre 1997).

 

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