Tant qu’il y a du pétrole

par Abed Charef, Le Quotidien d'Oran, 8 mai 2008

Echouer dans la gestion d’un pays est grave. Recommencer l’échec est encore plus grave.

L’Algérie exporte autre chose que son pétrole. Elle exporte aussi ses habitants et l’argent de son pétrole. Malgré les efforts destinés à cacher l’incroyable hémorragie financière que subit le pays, des chiffres froids, publiés de manière isolée, donnent une idée de l’ampleur de ce formidable gâchis que sont devenues les finances du pays.

En 2007, les importations ont atteint le chiffre record de 27 milliards de dollars. Ce chiffre cache toutefois une autre réalité, celle de l’argent qui sort du pays par d’autres biais, avec une balance des services qui représente 11 milliards de dollars, dont sept représentent les bénéfices des sociétés étrangères implantées dans le pays. Au total donc, ce sont 38 milliards de dollars « exportés, ce qui représente 1.25 fois le produit intérieur brut de la Tunisie, et les deux tiers du PIB du Maroc.

Autre élément de comparaison, le PIB de l’Algérie s’est élevé à 114 milliards de dollars en 2007, exactement deux fois celui du Maroc, qui a atteint 57 milliards de dollars. Cela ne donne pas pour autant une meilleure performance économique, mais révèle plutôt la mauvaise gestion des ressources. Selon toute probabilité, les réserves de change du pays ont dépassé le PIB, c’est-à-dire qu’elles sont supérieures à tout ce que le pays a produit durant l’année. Cela n’a cependant aucun impact positif sur l’appareil économique, et se traduit, au contraire, par une augmentation des gaspillages et des dépenses inutiles.

En l’état actuel des choses, rien ne plaide pour un renversement de cette tendance. Bien au contraire, le pays s’installe progressivement dans une économie de marché, au sens de « souk », une économie qui ne produit pas, pour se consacrer au seul commerce autour de produits venus d’ailleurs. C’est une évolution qui met durablement le pays en situation de dépendance envers les importations : l’Algérie produit moins, et importe plus. Et la tendance s’aggrave chaque année. Au point où, à l’horizon 2010, elle risque de franchir le seuil des 50 milliards de dollars d’importations par an.

Trois éléments indiquent que ce seuil des 50 milliards de dollars d’importations est plausible. D’une part, la baisse continue du dollar risque, à terme, de pousser le pays à payer deux fois plus cher le même produit. D’autre part, la nature des importations algériennes l’amène à acheter massivement des produits qui subissent une forte hausse sur le marché international. Enfin, la société algérienne est en train d’adopter des habitudes de consommation, dopées par le crédit, qui rendent certaines importations incompressibles, y compris quand elles peuvent apparaître secondaires ou superflues. Le seuil des 200.000 véhicules importés en 2007 risque ainsi de constituer un point de non-retour en deçà duquel il ne sera plus possible de descendre. Au rythme actuel, il risque même d’exploser, pour atteindre le demi-million de véhicules à l’horizon 2015, selon la projection d’un spécialiste. Selon lui, l’absence d’une politique de transport public, le faible coût des carburants, l’aspiration des Algériens à se doter d’un véhicule, la dynamique du crédit, et l’incitation que constitue l’autoroute est-ouest constituent autant de facteurs poussant vers une hausse continue du parc automobile.

En y ajoutant les domaines dans lesquels le pays bascule peu à peu vers un seuil d’importations incompressible –céréales, médicaments, produits alimentaires, lait, etc.- les perspectives deviennent alarmantes. D’autant plus que l’épargne elle-même est désormais hypothéquée et exportée, du fait de l’expansion du crédit à la consommation.

Le plus grave est cependant ailleurs. Il réside dans cette incapacité du pays à prendre conscience des enjeux, et de se doter d’une stratégie cohérente pour nourrir, habiller, loger et assurer le bien être des 45 millions d’Algériens que le pays comptera à l’horizon 20020. Et non seulement le pays semble incapable de se projeter dans ces horizons, mais il semble avoir définitivement opté pour les choix les plus faciles et les plus ruineux. Le lait pose problème ? On importe et on subventionne. Le blé pose problème ? On subventionne et on double les importations. Le rond à béton ? On subventionne…

C’est un schéma qui va jusqu’à la caricature, à l’absurde. Comme vient de le révéler un journal, selon lequel le ministère de l’Education proposerait de supprimer l’examen du baccalauréat pour assurer l’accès de tous les élèves de terminale à l’université. C’est une mesure évidemment absurde, destructrice pour l’école, mais elle n’est pas pourtant autant à exclure, tant les hauts responsables se sont habitués à décider à tort et à travers, sans mesurer l’ampleur ni les conséquences de leurs décisions, donnant naissance à ce que M. Abdelhamid Mehri a appelé « le syndrome de la ligne bleue » : on décide d’abord, on réfléchit ensuite.

Ce n’est pas la nouvelle et énième stratégie industrielle de M. Abdelhamid Temmar qui risque de mettre fin à cette non-gestion, encore moins d’inverser la tendance. Bien au contraire. Les projets de M. Temmar relèvent plus du folklore que de la gestion économique. Il a la haute main sur l’économie du pays depuis bientôt une décennie, et son bilan est là. Ce n’est pas non plus le nouveau plan pour l’emploi qui changera la donne. Ni l’un ni l’autre n’ont une chance de réussir, car ils s’appuient sur les mêmes mécanismes bureaucratiques que ceux qui ont échoués. Et c’est peut être là la grande plaie de l’Algérie : on ne tire ni les leçons de ses échecs, ni les leçons des expériences de ceux qui ont réussi. On recommence indéfiniment, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de pétrole.

 
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