JOURNAUX MENACES DE SUSPENSION

Ouyahia frappe et se place

Le Quotidien d'Oran, 17 août 2003

Ahmed Ouyahia a lâché Abdelaziz Bouteflika. C’est du moins ce que laisse présager le coup de maître qu’il vient de réussir ce week-end avec sa décision d’empêcher la sortie de six titres, relativement influents et plutôt hostiles à Bouteflika, s’ils ne règlent pas des factures plus ou moins opaques dans un délai très court.

Le scénario retenu, celui de la suspension économique, est désormais connu et bien rôdé. Les imprimeries publiques, arguant de difficultés financières, parfois réelles, souvent farfelues, exigent des sommes que les éditeurs sont dans l’impossibilité de réunir. Ceux-ci crient alors au loup, se mobilisent, dénoncent les entraves à la liberté de la presse, pour parvenir finalement à un arrangement à l’issue d’une période de suspension plus ou moins longue. Tout le monde sort vainqueur de l’épreuve. Le pouvoir en profite pour rappeler qui est le maître. Certains journaux se font une virginité à la faveur de ces suspensions bénies. Les imprimeurs, ces artisans de la presse au rôle ingrat, y trouvent une occasion de se venger de ces journaux aussi arrogants que prétentieux. Cette fois-ci, pourtant, Ouyahia a introduit une innovation majeure. Il a pris une décision destinée, a priori, à rendre service à Bouteflika, mais qui risque de s’avérer fatale pour le chef de l’Etat. En effet, les journaux menacés sont, pour la plupart, hostiles au chef de l’Etat. Certains, comme le Matin et Le Soir d’Algérie, sont engagés dans un combat à mort contre Bouteflika, faisant largement l’éloge de Ali Benflis, ce qui a fait dire à un ancien haut responsable que le FLN s’est doté de deux nouvelles mouhafadhas. Réduire ces journaux au silence ne peut, a priori, que servir le chef de l’Etat et son désormais célèbre ministre de l’Intérieur Yazid Zerhouni, réduit à une caricature de tortionnaire des temps passés. D’autant plus que ces titres promettent de nouvelles révélations et de nouveaux dossiers sur les scandales dans lesquels sont impliqués Bouteflika et son clan. Régulièrement alimentés en révélations croustillantes provenant de clans du pouvoir hostiles à Bouteflika, ces titres se sont fixés un objectif: empêcher le chef de l’Etat d’aller à son second mandat.

Mais à y regarder de plus près, la décision de suspendre les journaux va considérablement desservir Bouteflika. Elle fait se dresser contre lui une armée devenue redoutable, celle de la presse. Quand ces titres se lancent dans un tir groupé contre un responsable, une organisation ou tout autre objectif politico-militaire, rien ne peut le sauver. Mohamed Betchine en a fait l’expérience. Bouteflika ne peut non plus suspendre indéfiniment ces journaux. Certains sont des entreprises prospères, capables de ramasser l’argent nécessaire dans des délais très courts.

Les autres sont en mesure de recourir à des appuis financiers qui leur permettent de surmonter une échéance somme toute secondaire. Au bout du compte, la décision de suspendre les journaux n’aura donc pas un effet pratique significatif. Ils reparaîtront au bout de quelques jours, ou quelques semaines, plus déterminés que jamais pour se lancer dans une nouvelle bataille anti-Bouteflika, et certains arboreront cette suspension comme une médaille d’ancien moudjahid.

Le chef de l’Etat se retrouvera alors dans une situation aussi pénible que méritée. Lui-même a eu largement le temps de prouver qu’il ne croit pas à la liberté de la presse, comme le montre la mise sous tutelle de la presse publique, en premier lieu la télévision; il ne croit pas non plus aux vertus du débat politique, inexistant depuis son accession au pouvoir; il affiche un mépris évident pour la presse algérienne, qui le lui rend bien.

Ce n’est presque pas de sa faute: Bouteflika fait partie d’un monde, d’une époque, d’un système qui ne laissaient aucune place à la liberté de l’individu, qui ne croient pas à l’autonomie des partis et des associations, ni à l’indépendance de la presse et de la justice. Nombre de responsables de journaux partageaient d’ailleurs avec lui ces convictions. Ouyahia fait partie d’un autre monde, encore plus redoutable. Au centre des mesures les plus impopulaires de cette décennie, il réussit à se faire classer parmi les démocrates. Il a servi Liamine Zeroual, avant de lui faire un splendide croche-pied. Il a réalisé la plus grande fraude électorale de l’Algérie indépendante, pour apparaître finalement comme une alternative acceptable à Bouteflika.

Les journaux menacés de suspension ne lui sont d’ailleurs pas totalement hostiles. Certains ont récemment loué ses qualités, estimant qu’il pouvait être une alternative acceptable à un Benflis contesté et un Bouteflika rejeté. Assiste-t-on alors à la naissance d’une nouvelle option pour les présidentielles, une option au centre de laquelle se placerait Ahmed Ouyahia ?

Abed Charef

 

 
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