Kabylie

Il y a deux ans: le «printemps noir»

Le Quotidien d'Oran, 20 avril 2003

Le village d’Agouni Arous, dans la commune d’Ath Mahmoud, à Beni Douala, dans la wilaya de Tizi Ouzou était au rendez-vous, avant-hier, avec la première journée de la double célébration par les «ârchs» de Kabylie, du «printemps noir» et du «printemps berbère».

Une forte présence de citoyens a marqué le recueillement sur la tombe de Guermah Massinissa dont la mort le 18 avril 2001, dans l’enceinte de la brigade de gendarmerie de Beni Douala, fut le détonateur du «printemps noir» de Kabylie. Au milieu de la foule, on pouvait remarquer des figures historiques et politiques telles que Abdelhak Brerhi, El-Hachemi Cherif, la soeur du chahid Ben M’Hidi et Ferhat M’Henni. Dans leurs allocutions, les animateurs du mouvement citoyen de Kabylie ont rejeté le jugement rendu par le tribunal militaire de Blida, le 29 octobre 2002, condamnant le gendarme mis en cause dans cette affaire, à deux ans de réclusion. Les orateurs ont plaidé pour sa comparution devant un tribunal civil. Ils ont réitéré l’exigence de la satisfaction pleine et entière de la plate-forme d’El-Kseur ainsi que la libération immédiate et inconditionnelle des détenus du mouvement citoyen de Kabylie. Enfin, les intervenants ont, une nouvelle fois, annoncé leur rejet de tout dialogue avec le pouvoir tout en insistant sur l’urgence de considérer la légitimité des revendications du mouvement. A la fin de la manifestation, les délégués de l’interwilayas des «ârchs» ont tenu un mini-conclave à Beni Douala pour, notamment, préparer l’action d’Amizour, mardi prochain.

Le 22 avril 2001, deux jours seulement après la célébration du «printemps berbère», le 21ème, trois jeunes lycéens se rendant, au stade de la municipalité à Amizour, dans la wilaya de Béjaïa, en compagnie de leur professeur, pour une séance d’éducation physique, sont interpellés par des gendarmes et emmenés vers les locaux de la brigade. Le jour-même, les lycéens décidaient de boycotter les cours et allèrent à la brigade de gendarmerie pour exiger la libération de leurs camarades. Les premières pierres sont lancées sur l’édifice qui abrite la gendarmerie et c’est l’affrontement. En quelques heures seulement, les élèves, rejoints par la suite par des adultes, saccagent toute la ville. Le lendemain, les affrontements avaient cessé à Amizour. Mais des foyers de tension étaient signalés dans plusieurs régions et des milliers de personnes prenaient d’assaut les rues. Tout allait se précipiter par la suite, les émeutes éclataient et les premières victimes tombaient à Ighzer Amokrane, dans la vallée de la Soummam. A l’époque et selon un décompte officiel, 18 personnes étaient mortes rien que dans la wilaya de Béjaïa, sans compter les centaines de blessés.

Par la suite, le ministre de l’Intérieur, M. Noureddine Yazid Zerhouni se rendait en Kabylie et rencontrait les élus locaux, dans une tentative de calmer les esprits. Une douzaine de jours après le déclenchement des évènements, le président de la République décidait de s’adresser à la nation, dans un discours retransmis à la télévision, appelant les jeunes de Kabylie, au calme.

Le 7 mai 2001, plus de 100.000 personnes venues des quatre coins de la wilaya, battaient le pavé à Béjaïa, à l’appel du comité de la société civile et de la communauté universitaire. Lors d’une session extraordinaire, le wali de Béjaïa révélait que plus de 40 milliards de centimes de dégâts avaient été occasionnés en l’espace de 10 jours seulement. Au moment donc où les autorités locales croyaient à un rétablissement progressif du calme, les émeutes reprenaient de plus belle du côté d’El-Kseur, à 24km au sud-ouest de Béjaïa. Trois autres personnes décédaient les jours suivants. Les villages les plus enclavés entraient à leur tour, dans de violents affrontements avec les gendarmes. Des renforts impressionnants de CNS étaient dépêchés. Dans la mêlée, des groupes de personnes profitant de l’anarchie, rackettaient les automobilistes. Les plages des côtes bougiotes subissaient un véritable massacre. Conscients de la gravité de la situation, les citoyens qui avaient assisté à un flottement à tous les niveaux, décidaient de réagir en s’organisant en comités de quartier. Cela avait contribué amplement à arrêter le saccage des édifices publics et biens privés. En juin 2001, les dégâts étaient évalués à plus de 60 milliards. Le 14 juin 2001, des millions de personnes se rendaient à Alger, pour manifester et transmettre la plate-forme d’El-Kseur aux autorités centrales. La répression de la marche aux portes d’Alger, déclenchera de nouvelles émeutes qui dureront encore plusieurs semaines, en Kabylie. 123 personnes trouveront la mort durant les évènements.

La Kabylie s’apprête à commémorer le deuxième anniversaire de ces tragiques évènements et depuis beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Mais le constat est toujours le même. A la veille de la célébration du deuxième anniversaire du «printemps noir», des meetings et des rassemblements sont organisés par les «ârouch» pour sensibiliser les foules et galvaniser les esprits dans l’espoir de rééditer les «exploits» qui ont suivi les premiers mois de la contestation. Jeudi dernier, sur les ondes de radio Soummam, la radio locale de Béjaïa, des délégués de la coordination intercommunale de Béjaïa sont intervenus et ont affirmé que la plate-forme d’El-Kseur est définitivement scellée et ne sera jamais négociée. Le ton est ainsi donné.

On apprend, d’autre part, que d’anciens détenus de 1980, 81 et 85 viennent de lancer une pétition pour la libération des détenus. «Nous lançons un appel pressant en faveur de la libération immédiate et inconditionnelle des détenus d’opinion du mouvement citoyen», lit-on dans le communiqué. Les premiers signataires dénoncent dans le même document «le harcèlement judiciaire inique et injustifié».

De son côté, le MCB tendance Ould Ali L’hadi, a rendu public un communiqué, dans lequel, en plus de revendiquer la libération des détenus et dénoncer une gestion «répressive» de la crise de Kabylie, revendique des mesures concrètes «pour un règlement définitif de la crise qui endeuille toute une population». Et d’ajouter que la région a «plus que jamais besoin d’une solution juste et non d’une sanction supplémentaire».

R. N.

 

 
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