Multiplication des émeutes et des questions

El Watan, 5 août 2009

Les procédés utilisés par ces citoyens en colère sont le plus souvent les mêmes : affrontements avec les forces de l’ordre ; jets de pierres ou d’autres projectiles parfois enflammés ; agressions et séquestrations, qui parfois tournent au meurtre ; pneus brûlés sur les routes, voire autoroutes barrées et bloquées à la circulation ; édifices publics saccagés, mise à feu des magasins et locaux pillés ; voitures réduites en pièces détachées, etc.

Et si la manifestation de cette violence latente est commune, les éléments déclencheurs – « l’étincelle qui met le feu aux poudres » – sont divers et variés et peuvent même être insignifiants. Lorsqu’il y a quelques années, les émeutes avaient avant tout des considérations politiques, aujourd’hui, un « glissement » s’est opéré et les raisons de ces éclats de colère sont tout autres. L’on peut trouver « compréhensible » que des habitants se révoltent suite à la mort tragique de l’un des leurs – une écolière fauchée par un chauffard, mort accidentelle d’une jeune fille heurtée par des débris d’explosion provoquée par une entreprise de BTP, ou encore d’un jeune homme dans les locaux de la Gendarmerie nationale.

L’on peut toutefois s’étonner, voire s’amuser du fait que des gens « normaux », pères de famille ou personnes sans histoire, descendent dans la rue en raison de coupures électriques trop fréquentes surtout en pleine canicule, d’un raccordement au réseau de distribution d’eau qui se fait attendre ou suite à l’affichage des bénéficiaires de logements sociaux soupçonnés d’être « pipés ». Pourtant, ce sont justement ces émeutes pour causes « anodines » qui traduisent le mieux les malaises profonds qui sourdent au moindre prétexte, un peu comme « la goutte d’eau qui fait déborder le vase ». Les différents sociologues qui se sont penchés sur ce phénomène ont apporté diverses explications, ayant toutes pour trame « la misère socioéconomique » et la perte de confiance des citoyens envers leurs gouvernants. Lorsque ces évènements ont pour cause un décès, les émeutiers réagissent par « appréhension de l’impunité des auteurs de cet accident » ; ils décident alors de se rendre justice eux-mêmes, dans un état d’esprit vengeur, amplifié par « un effet de meute » par lequel ils oublient les conventions sociales et n’ont plus la perception du mal et du bien. De même, cette violence traduit le mal-être de groupes sociaux se sentant exclus et soumis à une détresse existentielle qu’ils jugent irrémédiable, perçue avec un sentiment de continuité et de fatalité.

Seul canal pour se faire entendre

Mais, hors des facteurs déclencheurs, ce que ces émeutes révèlent surtout est le désintérêt affiché et profondément ressenti par ces citoyens envers les canaux de contestation « conventionnels », leur perte de foi en les syndicats, les partis politiques, les représentants locaux et en la classe dirigeante dans son ensemble. Investir la rue reste alors la seule manière de se faire entendre, de revendiquer « des droits », ou de signifier son « ras-le-bol » du système. Lorsqu’elles sont sporadiques, ces manifestations sont « l’expression d’un trop-plein, une sorte de soupape de sécurité ». Mais c’est lorsqu’elles sont cycliques et récurrentes qu’il y a lieu de s’inquiéter, car, selon les spécialistes, cela est la révélation qu’elles sont devenues la seule forme de langage laissée « ouverte » et encore à la portée des citoyens lambda. Et c’est cette violence gratuite et aveugle qui doit le plus alerter les autorités publiques, car l’agitation des jeunes ne doit pas être interprétée en fonction de son facteur déclencheur réel, mais selon le vecteur choisi pour exprimer sa colère ou sa douleur.

« Toutefois, l’Etat doit réagir en apportant de réels remèdes, curer les maux à la racine et non pas comme il le fait actuellement, en apportant des solutions palliatives, répressives pour la plupart, qui le plus souvent ne font qu’attiser la défiance ressentie envers la classe dirigeante », analyse un sociologue. « Dans le monde entier et même en Algérie il y encore quelques années, lorsqu’il y avait fronde populaire, c’était dans une optique de changer les choses fondamentalement, dans un but de refonte du système. Car, le pire dans tout cela, c’est qu’ils savent très bien que la situation ne changera en rien suite à ces émeutes, et que leurs vie ne s’en trouvera pas améliorer », déplore-t-il. Bien au contraire même, puisque, à l’instar des harraga ou de la conduite dangereuse pratiquée sur les routes par les Algériens, particulièrement les jeunes, ces émeutes peuvent aussi être perçues comme autant de tendances suicidaires et autodestructrices. Car une fois « le coup de sang » passé et le calme retrouvé, les seuls qui auront le plus à pâtir de ces agissements et à en être pénalisés sont ces émeutiers eux-mêmes ainsi que leurs concitoyens. En tentant de porter un coup au système, au péril de leur vie et de celle de leurs voisins, ils mettent à sac des infrastructures dont les seuls usagers sont eux-mêmes ou ils bloquent des automobilistes des heures durant. L’on dit qu’en moyenne, une émeute éclate chaque jour en Algérie.

Par Ghania Lassal

 
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Emeutes  
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