BANDITISME, TERRORISME ET CHÔMAGE

La Kabylie dans la gueule du loup

L'Expression, 27 Mai 2008

Un marasme à plusieurs dimensions

L’instabilité causée par la tragédie nationale ayant touché toutes les régions du pays, se concentre ces dernières années dans 1a région.

Malgré des potentialités à même de la placer parmi les wilayas les plus prospères d’Algérie, Tizi Ouzou est fuie par les investisseurs comme on fuit la peste. Les nombreux fonds d’investissement locaux se sont dispersés dans d’autres régions du pays, quant aux investissements étrangers, ils sont inexistants.
Dans l’annuaire de la Chambre de commerce de wilaya, il n’y a pas trace d’investisseurs étrangers ni même d’investisseurs nationaux. Nous nous sommes rendus alors, dans pratiquement toutes les directions de la wilaya, en vain. II n’y a pas l’ombre d’un opérateur économique. Cependant, il y a sur le territoire de la wilaya des PME-PMI qui emploient environ 250 personnes.
La manne financière locale est plus portée vers la spéculation immobilière que l’investissement productif. Au niveau des services de la wilaya, il est à constater que les efforts pour améliorer la situation de la région sont grands. Mais, hélas, ces efforts n’arrivent pas à se matérialiser sur le terrain. Alors, nous nous sommes penchés sur les causes et les raisons de ce blocage. Contrairement à l’idée répandue par certains cercles dans la région, affirmant que la wilaya subit un ostracisme, il est à constater que ce n’est là qu’une paranoïa qui sert des intérêts politiciens restreints. Au vu des programmes de développement PSD et PCD alloués par l’Etat à la wilaya, il est à relever qu’elle bénéficie des mêmes budgets que les autres wilayas du pays. Bien plus, dans certains domaines, Tizi Ouzou a pris la part du lion. Il s’agit, notamment des réalisations en travaux publics. La densité du réseau routier, à titre d’exemple, est bien supérieure à la moyenne nationale. Faute d’aéroport ou de port, la wilaya devait assurer son développement par le moyen terrestre le plus performant, à savoir les voies ferrées. Mais le seul et unique réseau ferroviaire qui relie Tizi Ouzou à la capitale est actuellement non exploité. Du coup, l’approvisionnement de la wilaya en carburants, en céréales et autres produits comme le ciment, dépend presque exclusivement du réseau routier. L’achèvement des travaux de réalisation de cette voie ferrée ne sera effectif que dans quelques jours. Ces travaux ont été annoncés dans le Journal officiel paru le 11 mai dernier. Le réseau routier s’étale sur 1436km, soit 4 à 5 fois supérieur à la moyenne nationale. Toutefois, celui-ci est composé, dans sa majeure partie, de chemins communaux qui sont de l’ordre de 73% pour quelque 3548km.
Les routes nationales et chemins de wilaya qui sont aptes à rendre flexible la dynamique de circulation des biens et l’acheminement vers la wilaya ne font que respectivement 13% avec quelque 605km et 14% pour les CW avec 652km. Le vecteur essentiel de 1’économie c’est bien les routes nationales. 30.000 véhicules circulent sur ces routes, le trafic routier caractérise l’envergure économique. Mais ce réseau a un handicap majeur: il n’est pas protégé des multiples agressions qu’il subit quotidiennement. Par-delà les aléas de la nature, ce dernier se trouve souvent dans un état impraticable. L’urbanisation anarchique de la région reste le plus grand ennemi des chemins communaux et de wilaya.

La contestation cyclique fait peur aux investisseurs

Enfin, si les problèmes dont souffre la wilaya et qui constituent des freins à son développement local sont très grands, il n’en demeure pas moins que les plus graves sont l’insécurité et l’instabilité qui la caractérisent. Les mouvements de contestation cycliques, ont fini par mettre la wilaya hors-jeu en matière de développement local.
L’instabilité qu’ils ont engendrée a fait de la wilaya de Tizi Ouzou, une zone à risque, particulièrement aux yeux des investisseurs nationaux. Par ailleurs, il faut souligner que la wilaya qui a connu ce genre d’instabilité depuis les années 80, n’a commencé à souffrir de ces conséquences qu’à partir de l’entrée de l’Algérie dans l’économie de marché. Pendant le règne de l’économie caractérisée par la planification quinquennale, à titre d’exemple, la wilaya possédait des complexes industriels qui la mettaient à l’abri du chômage et des aléas de la pauvreté. Mais, en économie libérale, la protection et l’intervention de l’Etat diminuent et les différents points noirs du développement apparaissent. C’est ainsi que la responsabilité de la gestion politique des problèmes de la région, en général, incombe, aux yeux des spécialistes en économie, à l’Etat et à un degré égal aux partis politiques implantés dans la wilaya. A présent, les citoyens, confrontés aux réalités économiques désastreuses de leur wilaya, commencent à prendre conscience, avant la classe politique, que l’instrumentalisation de la région à des fins politiciennes n’a fait que nuire à la région. Mais, hélas, bien que cette prise de conscience citoyenne commence à apparaître en de multiples occasions comme lors de la célébration du dernier Printemps berbère, il est à constater qu’une autre forme d’instabilité prend place. L’instabilité causée par la tragédie nationale ayant touché toutes les régions du pays, se concentre ces dernières années dans la région. L’activité des groupes armés s’intensifie dans la wilaya pour produire un effet de fuite des fonds d’investissement. Cette situation délétère engendre, de son côté, d’autres fléaux comme le banditisme et le crime organisé. Ce phénomène finira inéluctablement par produire des effets plus néfastes pour le développement local. En attendant, l’investissement dans la wilaya est au point zéro. Et cela se passe au vu et au su des acteurs économiques et politiques qui affichent leurs prétendues sympathies pour la wilaya du Djurdjura.

0,05 litre de lait/jour pour chaque citoyen

Malgré les efforts consentis par l’Etat pour relancer le secteur de l’agriculture, son essor reste cependant très loin. Les causes sont diverses et généralement elles n’ont rien à voir avec la gestion de ce secteur. Elles sont essentiellement liées à la nature et la sociologie de la région. La wilaya n’assure même pas son autosuffisance. La production laitière représente un exemple édifiant en la matière. Pour environ 3 millions d’habitants, 65 millions de litres sont produits chaque année, soit près de 179.000 litres par jour. Ce chiffre indique que l’habitant ne dispose que de 0,05 litre journellement. C’est dire à quel point la situation est précaire et que le secteur de l’agriculture est loin d’être un chapitre essentiel du développement. La surface agricole utile (SAU) de la wilaya est très réduite. Elle est estimée à 98.725 ha. Elle ne représente que 33% de la superficie totale de la wilaya et 38% de l’ensemble des terres affectées à l’agriculture (258.253ha). La répartition de la SAU par commune fait ressortir que la grande partie est située en zone montagneuse sur des terres présentant généralement une déclivité supérieure à 12%. Outre son exiguïté, la SAU actuelle, est faiblement irriguée. On ne relève que 5800 ha de terres irriguées sur un potentiel irrigable de 12.000ha.
Les terres irrigables se situent principalement dans la vallée du Sébaou, le couloir de Draâ El-Mizan et la minuscule plaine d’Azeffoun (1000ha). Cependant, il est à regretter que cette SAU se caractérise par un morcellement extrême des exploitations au nombre de 66.650 unités (dernier recensement général agricole de 2007) et par le statut juridique privé (96%) des propriétés, ce qui entrave toute intensification et modernisation de l’agriculture dans la région.
En raison de son relief montagneux, la surface agricole utile est consacrée essentiellement à l’arboriculture. Les oliveraies et figueraies donnent la plus importante cueillette qui s’élève à 45.432 ha, soit 41,6% de son espace total.
Les autres activités de l’arboriculture sont consacrées essentiellement aux cultures fourragères (30,46%), culture maraîchère de l’ordre de 5,8%, légumes secs (0,77%) et viticulture (1,524%). Contrairement à l’idée répandue que l’huile d’olive de la région est d’une qualité reconnue, il n’en demeure pas moins que son introduction dans le marché national reste impossible.
Le même handicap empêche sa production pour l’exportation. Il s’agit de faire un parallèle avec les huiles d’olive étrangères vendues sur le marché national en général et régional en particulier. Consultés, les spécialistes en la matière, affirment que le taux d’acidité élevé de cette richesse de la wilaya est le principal handicap pour sa commercialisation.
La norme internationale imposée ne doit pas dépasser le 1 degré d’acidité alors que l’huile produite dans la wilaya dépasse, de loin, cette barre.
Les causes, selon les mêmes sources, sont essentiellement les méthodes traditionnelles de récolte. Malgré les efforts des services de l’agriculture de la wilaya en matière de mise a niveau du matériel, ceux-ci se heurtent toujours au manque d’informations. Ces dernières années, au lieu de pallier ce manque, les quelques investisseurs dans le secteur ont acquis des huileries qui ne répondent pas aux normes.
En effet, importées à partir de l’autre rive de la Méditerranée, d’Italie particulièrement, celles-ci sont dépourvues d’une partie essentielle dans la régulation de ce taux d’acidité à savoir, les raffineries.
Le fabuleux potentiel touristique de la région lui permet de développer une multitude de créneaux allant du tourisme balnéaire, en passant par le climatique, le culturel ou celui de la chasse. Il est possible d‘envisager des formules mixtes ou plurielles tout au long des quatre saisons.
Dans le secteur du tourisme, la wilaya de Tizi Ouzou possède une chaîne de complexes hôteliers des plus riches. Sur son littoral qui va de la région de Tigzirt jusqu’à Azeffoun, le nombre d’hôtels dépasse les 30 complexes. Ses plages n’ont rien à envier à celles qui existent sur le littoral des pays voisins. A toutes ces perles du tourisme, viennent s’ajouter les trésors que constituent les vestiges historiques romains qui sont classés patrimoine universel. Le tourisme de montagne lui aussi tient une place dans le secteur. Les monts du Djurdjura comme à Tala Guilef et à Yakouren, présentent des paysages féeriques.

Le tourisme stagne faute de professionnels

Ces avantages, couplés aux richesses traditionnelles de la région comme les fêtes et les nombreuses autres pratiques propres à la Kabylie, sont capables de produire une attractivité pour les touristes du monde entier. Mais, au-delà des chiffres, existent des réalités amères au vu de ce que sont devenus ces trésors. Les complexes touristiques du littoral sont à l’abandon ou bien cédés à des prix qui ne reflètent guère la volonté de développer ce secteur dans la wilaya. Les complexes appartenant aux privés n’ont pas fermé mais leur situation n’est pas meilleure pour autant. A Tigzirt, à titre d’exemple, ne demeurent fonctionnels que les bars, les snacks et les réseaux de prostitution qu’ils ont engendrés.
Quelles sont donc les raisons qui ont participé à la décadence, voire à la ruine du tourisme? Tout d’abord, Il convient de signaler que la tragédie nationale vécue par notre pays n’a pas nui uniquement aux sites touristiques de la wilaya de Tizi Ouzou, mais à toute la dynamique du développement touristique à l’échelle nationale. Durant les années 90, la RN24 qui relie les villes côtières de la wilaya à Boumerdès à l’ouest et Béjaïa à l’est, était quasiment infréquentable. L’activité terroriste de cette décennie dans le massif forestier de Mizrana, empêchait toute volonté de se rendre aux plages de Tigzirt et Azeffoun par l’ouest. Ce n’est cependant pas uniquement cet axe routier qui en a souffert mais également la RN72 qui relie la côte à la capitale du Djurdjura, Tizi Ouzou. Ainsi donc, c’était tout le littoral qui tombait dans un enclavement mortel pour le secteur.
Le tourisme de montagne n’en est pas, lui aussi, sorti indemne. Le massif forestier du Djurdjura comme celui de l’Akfadou qui était le paradis des touristes étrangers et nationaux, s’est vu envahi par ces groupes terroristes. Ajouté à cela, le banditisme qui clôt ce tableau noir. Par ailleurs, même sans ces menaces, le secteur du tourisme serait en souffrance.
Les complexes étatiques qui s’en allaient l’un derrière l’autre laissaient le terrain au privé qui était encore loin du professionnalisme nécessaire. Le manque de main-d’oeuvre qualifiée dans le domaine du tourisme a aussi joué un rôle considérable dans la dégradation de la situation du secteur.
Avant l’entrée de notre pays dans l’économie de marché, l’activité industrielle dans la wilaya était dominée particulièrement par quatre unités de production d’importance nationale, implantées le long de la vallée du Sébaou. Dans la zone industrielle de Oued Aïssi, la plus importante de la wilaya avec celle de Draâ Ben Khedda, il y avait cette usine de production d’appareils électroménagers, l’Entreprise nationale de l’industrie électroménagère (Eniem). Cette unité qui résorbait le chômage, employait 2385 ouvriers.

Il était une fois la Cotitex...

A quelques kilomètres de là, à Fréha, l’Enel produisait des alternateurs, des transformateurs et des groupes électrogènes avec un effectif de 774 ouvriers. Cependant, le plus grand complexe industriel de la wilaya a été dissous. Au temps de ses capacités maximales, ce complexe industriel, un des plus grands en Afrique, employait des milliers d’ouvriers. Dans ce paysage industriel de la wilaya qui s’effritait peu à peu, l’on pouvait également dénombrer l’unité de meubles de Taboukert qui fabrique à Tizi Rached, les meubles de luxe et de style en employant 408 travailleurs.
Ce secteur industriel étatique est aujourd’hui en train de disparaître en laissant le terrain à un secteur privé incapable de constituer un pôle industriel compétitif. Jusqu’à aujourd’hui, ce dernier demeure au stade de la PME-PMI sans pouvoir bâtir une industrie du secteur privé égale à celle qui vient de s’effriter. Ces sociétés privées qui profitent du manque de contrôle de l’inspection du travail omettent souvent d’expliquer qu’elles n’ont pas le statut de sociétés industrielles capables de résorber le chômage. Car, en l’état actuel, ces dernières, en employant moins de 250 ouvriers, relèvent encore de la petite et moyenne entreprise.
Le Comité d’action, de localisation et de promotion de l’investissement et des réserves foncières (Calpiref) qui regroupe l’offre foncière de la wilaya, et la Société de gestion immobilière (Sogi) en charge du dossier de la promotion de l’investissement font face à une multitude d’obstacles. Il a été constaté l’inexistence de la culture de l’investissement. De nombreux investisseurs se sont reconvertis en spéculateurs immobiliers après avoir acquis des assiettes foncières. Au niveau de la zone industrielle de Oued Aïssi, 15 affaires liées à ce trafic opposent cet organisme aux partenaires.
D’autre part, la région qui est la plus riche en matière d’apport de l’émigration, est la plus
pauvre alors que dans d’autres pays comme l’Espagne et le Portugal, cette manne a mis ces deux pays au premier rang de l’Union européenne.
Les multiples dispositifs au profit des jeunes tels que l’Ansej et la Cnac, à titre d’exemple, auraient transformé cet apport considérable de l’émigration en financement mixte pour la relance de l’économie locale.
Toujours dans le même chapitre, les foires économiques qui sont un stimulant par les rencontres qu’elles favorisent, devaient être organisées en parallèle avec l’entrée de notre pays dans l’économie de marché. Cela aurait pu donner à la wilaya des opportunités pour attirer des investissements nationaux et étrangers.
De plus, cela nous mène à un autre problème majeur qui bloque totalement toute initiative d’investir dans la wilaya. Les parcelles de terrain appartiennent à des propriétaires privés qui ne peuvent pas les vendre à cause de leur nature juridique. L’indivision des terres entre les membres d’une famille engendre des lenteurs administratives qui font fuir les investisseurs.
Le foncier privé en indivision demeure donc un obstacle pour les pratiques économiques internationales.
A côté de ces obstacles majeurs, le rôle de l’Etat dans l’élaboration de stratégies globales de développement des régions a ignoré la wilaya.
Les spécialistes en économie estiment que la région devrait bénéficier d’un plan Andi dont a bénéficié le Sud. Ce plan qui procure des aides aux investisseurs par des exonérations de taxes diverses pourrait apporter des fonds privés dans la wilaya. A l’exemple du Grand Sud, la wilaya de Tizi Ouzou, vu sa situation, a un besoin pressant de ce genre de plans.

Enquête réalisée par Kamel BOUDJADI

 
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