SURETE NATIONALE

Pressions sur des officiers de police

El Watan, 12 avril 2004

L’affaire de la lettre signée par 56 fonctionnaires de la police dénonçant les «agissements» du patron de la Sûreté nationale, Ali Tounsi, continue de faire des victimes parmi les policiers. Après les officiers Abdelwahab Touhami et Mabrouk Aïdel (ce dernier porté disparu et dont le sort n’est toujours pas connu) qui ont affirmé avoir fait l’objet de «chantage, d’intimidations et de menaces de mort» (voir El Watan des 2-3 avril 2004), exercé par le commissaire des Renseignements généraux (RG) de la Sûreté de wilaya d’Alger, M. Rachid Bouguezine, c’est au tour de l’officier Gaâd Saïdi de faire état d’«une grave machination et d’un complot» visant à l’obliger d’«affirmer l'inexistence» des signataires de la pétition devant le tribunal le jour du procès opposant El Watan et El Khabar à la DGSN et au ministre de l’Intérieur. «Je n’ai aucun général avec moi»

L’officier Gaâd Saïdi a révélé que depuis avril 2003, il est sans cesse «surveillé» par des policiers qui le «suivent partout où il va sur ordre du commissaire Rachid Bouguezine». Selon lui, cet officier veut à tout prix que le DGSN gagne le procès contre El Watan et El Khabar et réussisse à «mettre en prison» la journaliste auteur de l’article relatif aux 56 officiers qui ont dénoncé Ali Tounsi. Il a commencé par ses collègues Abdelwahab Touhami et Mabrouk Aïdel, puis Cherchouri Krimo. «Plusieurs policiers ont été mutés dans d’autres régions juste uniquement car ils sont soupçonnés d’avoir des contacts avec moi. Le commissaire des RG leur dit que j’ai un général du Département du renseignement et de sécurité (DRS) derrière moi et qui me manipule pour porter atteinte au directeur général de la Sûreté nationale. Il a même déclaré aux policiers que “l’affaire de la dame à la Polo rouge” est une création du DRS. Je tiens à affirmer que je n’ai rien à voir avec cette affaire, ni avec celle de la pétition, et je n’ai aucun général avec moi», a déclaré Gaâd Saïdi. A la suite de ce chantage, l’officier a saisi le chef de l’état-major de l’ANP, le général de corps d’armée Mohamed Lamari, pour «l’exhorter à ouvrir une enquête sur cette affaire afin que ceux qui passent leur temps à dénigrer l’institution militaire soient démasqués». Il a rappelé que le contentieux qui l’oppose avec ce commissaire remonte à 1993. «Un collègue inspecteur principal a été assassiné à cette époque où Bouguezine était officier de police chargé de l’administration à la Sûreté de daïra de Rouiba. Il s'occupait des dossiers administratifs des défunts, et j’ai appris qu’il faisait du chantage à toutes les veuves qui venaient réclamer les droits de leurs enfants. Une querelle s’est produite entre nous et, depuis, nous ne nous sommes plus adressés la parole. De nombreux témoignages des veuves peuvent être apportés pour étayer ces informations», a-t-il déclaré. L’officier a également saisi, par requête, le président de la Commission nationale consultative de promotion et de défense des droits de l’homme, Me Farouk Ksentini, pour «une intervention rapide» d’autant, a-t-il ajouté, qu’il fait l’objet d’une suspension «arbitraire» parce que soupçonné d’avoir été derrière la publication des articles dans El Watan sur «L’affaire de la dame à la Polo rouge», cette femme qui avait pignon sur rue à Réghaïa grâce à ses relations particulières et puissantes avec les plus hauts responsables de la Sûreté nationale.
Exercer son métier «dans le cadre de la loi»
L’officier a également déposé plainte auprès des procureurs généraux de Boumerdès et d’Alger contre le commissaire Rachid Bouguezine et l’officier Boualem Goumiri pour «atteinte à ses libertés individuelles, intimidations, chantage, agression et surveillance non autorisée». Il a tenu à informer, par courrier, toutes les autorités concernées sur sa situation et appelé ses collègues «chargés de sa filature» à exercer le métier de policier «dans le cadre de la loi» et à refuser «les besognes contraires à l’éthique professionnelle, car nul n’est à l’abri de l’ingratitude». Gaâd Saïdi est, rappelons-le, le troisième officier à se plaindre publiquement des «agissements» du commissaire des RG, Rachid Bouguezine, devenus, selon lui, intolérables. Une dizaine d’autres policiers, accusés par le commissaire des RG d’avoir un lien avec la lettre contre Ali Tounsi, ont été mutés par mesure disciplinaire. Abdelwahab Touhami a même été contraint de signer un procès-verbal dans lequel il reconnaît que la pétition est l’œuvre de deux officiers seulement. Mabrouk Aïdel, chef du service des RG à la Sûreté de daïra de Rouiba, a été carrément révoqué des rangs de la Sûreté nationale pour «diffamation, calomnie, injures commises en service à l’égard des supérieurs hiérarchiques, manquement à l’obligation de réserve et de discrétion, coalition de fonctionnaires en vue de déstabiliser l’institution policière, propagande par voie de presse, etc.». Ces lourdes charges ont été retenues contre lui juste parce qu’il a osé se plaindre du chef de Sûreté de daïra de Rouiba. Mabrouk Aïdel n’a malheureusement pas obtenu son droit à une défense et à un recours. Il a saisi toutes les instances concernées pour se faire réhabiliter, en vain. Quelques jours après son passage au journal, plusieurs policiers ont investi son domicile pour l’interpeller. Depuis, il n’a plus donné signe de vie. Sa famille est très inquiète, tout comme celle de Krimo Cherchouri qui a disparu depuis plusieurs mois, et aucune nouvelle quant à son sort n’a été donnée. Contacté pour avoir l’avis de la Sûreté de wilaya d’Alger sur le sujet, le chargé de la communication était injoignable. Après nos appels incessants tout au long des journées des samedi et dimanche, son collègue, une fois informé du sujet, nous a carrément déclaré : «Je ne peux vous mettre en contact avec le commissaire Rachid Bouguezine, parce que je ne le connais pas.»

Par Salima Tlemçani

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AFFAIRE EL WATAN-ZERHOUNI

Chantage exercé sur des policiers

El Watan, 3 avril 2004

La publication par El Watan d’une lettre de 56 officiers et commissaires de police dénonçant les agissements de M. Ali Tounsi, patron de la DGSN, a provoqué la panique au sein de cette structure. Rappelons que ce dernier avait déposé plainte contre notre journal, mais elle avait été jugée irrecevable par la justice. C’est alors que M. Yazid Zerhouni, ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales, prend la relève pour faire condamner El Watan.

A partir de ce moment, les méthodes les plus abjectes sont utilisées pour atteindre l’objectif. Pis, la police cherche des faux témoignages pour impliquer l’armée. C’est un véritable complot que cherche à mettre au point la DGSN afin de discréditer et notre journal et l’ANP. L’arme favorite est le chantage. Pour cela, elle a jeté son dévolu sur quelques policiers pour les obliger à faire un faux témoignage. Les pressions sont devenues très fortes sur eux surtout depuis que M. Zerhouni s’est impliqué. L’un d’eux, Touhami Abdelwahid, a décidé de dénoncer ces agissements. Agé de 31 ans, il est entré dans la police depuis 1992 et exerce à Alger. Il est cependant en congé de maladie à la suite d’un accident de travail. C’est son père Ali, un moudjahid, qui l’a poussé à parler. C’est d’ailleurs en sa compagnie que nous l’avons rencontré. Il raconte que le 15 décembre dernier, il est convoqué au commissariat central pour être informé qu’il est muté à Aïn Defla à partir du 3 janvier 2004. Dans les couloirs, il croise le commissaire des Renseignements généraux (RG), Rachid Bouguezine, qui l’invite à prendre un café. D’emblée, dit-il, «il m’accuse d’être avec Saïdi (un officier suspendu soupçonné d’être derrière la lettre contre Tounsi) et de l’informer». Puis le commissaire va droit au but. «Nous supprimerons ta mutation et tu auras un grade si tu signes un PV dans lequel tu dis qu’il n’y a pas 56 commissaires et officiers», affirme le policier. Il est ensuite emmené chez Slimane Benieto, commissaire des R G à Alger. Devant ce dernier, il lui affirme qu’il y «a des militaires derrière Saïdi» et veut lui faire admettre que celui-ci est en contact «avec un général conduisant une Lancia blindée». Le 3 janvier 2004, des policiers se présentent chez lui à 21 h 30 et l’embarquent au commissariat de Bordj El Bahri. Là, il est accusé d’avoir prêté son pistolet à Krimo. Charchouri, un policier en congé de longue maladie. Ce qui est évidemment faux. D’autres policiers, une dizaine environ, sont accusés du même délit. Ils seront mutés. Dans une lettre adressée au président de la Commission consultative pour la protection et la promotion des droits de l’homme (CNCPPDH), Touhami Abdelwahid a fait savoir qu’il a porté plainte contre Bouguezine Rachid, commissaire de la Sûreté de wilaya d’Alger, et un groupe de ses collègues du groupe de RG pour «agressions, intimidations et provocations» qu’ils lui font subir depuis un temps. «Contre l’annulation de l’ordre de ma mutation, il m’est demandé de témoigner que la lettre publiée par les deux quotidiens El Khabar et El Watan, mettant en cause le DGSN, n’était pas l’œuvre des cadres et des officiers supérieurs de la Sûreté nationale, mais juste celle de deux employés, G. Saïd et Krimo Charchouri», écrit le plaignant. La lettre de Touhami Abdelwahid revient sur des pratiques de harcèlement moral, de poursuites clandestines et autres formes d’intimidation qu’il a encourues pendant de longs mois. «Le procès-verbal sanctionnant mon témoignage, je l’ai signé sous la pression, sans avoir le droit de le relire. Cela m’a poussé à utiliser une signature autre que la mienne», ajoute-t-il. M. Touhami insiste qu’il n’a aucun rapport avec les deux personnages contre lesquels il était forcé de témoigner. Deux copies de la plainte sont adressées respectivement au procureur général près la cour d’Alger et au chef d’état-major de l’ANP. «Je m’adresse à vous pour vous prier d’intervenir et d’user de vos prérogatives pour mettre toute la lumière sur cette affaire. Je tiens à vous informer que j’ai adressé une multitude de plaintes aux différents responsables de ma hiérarchie, au DGSN et au président de la République sans avoir aucune suite», conclut le plaignant. Un autre officier, Aïdel Mabrouk, chef du groupe de RG de la Sûreté de daïra de Rouiba, a soulevé des attitudes similaires à celle que subit Touhami Abdelwahid, dans une lettre adressée au chef de Sûreté de la wilaya d’Alger. «Je m’adresse à vous pour protester contre les provocations et les obstacles que me pose le chef de Sûreté de la daïra de Rouiba», écrit-il. Cet officier fait également état de pressions que subiraient ses collègues. Les injures, selon l’auteur de la lettre, se résument en insultes et propos racistes et régionalistes. «Cela a engendré la perte de ma crédibilité en tant que responsable et des dysfonctionnements dans l’organisation de notre travail que je souligne à l’occasion être des plus compliqués», ajoute-t-il. Aïdel Mabrouk a fini par être révoqué des rangs de la Sûreté nationale. Les charges retenues contre lui sont sans appel : «Diffamation, calomnies et injures commises en service à l’égard de supérieurs hiérarchiques, manquement à l’obligation de réserve et de discrétion..., coalition de fonctionnaires en vue de déstabiliser l’institution policière..., propagande par voie de presse...» Son recours auprès de la commission paritaire nationale de la Sûreté nationale n’a pas connu de suite. Touhami nous a rendu visite à la rédaction mercredi dernier. Le lendemain, son domicile familial a été encerclé par des policiers qui venaient le chercher. Depuis, il n’a plus donné signe de vie et personne ne sait où il se trouve. Sa famille est très inquiète. Quant à Krimo Charchouri, il a disparu depuis plusieurs mois et personne ne sait s’il est encore en vie.

Par T. Belghiche

voir aussi:
Des officiers accusent

 
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