Dix ans après, l'enlèvement et la mort des moines de Tibéhirine restent un mystère

Le Monde, 26 mars 2006

Dix ans après, l'affaire de la disparition des moines de Tibéhirine, enlevés le 27 mars 1996, reste un mystère. Pourquoi et par qui ont-ils été kidnappés ? Où ont-ils été détenus ? Que s'est-il passé pendant les deux mois qui ont précédé leur assassinat ? La sécurité militaire algérienne a-t-elle joué un jeu trouble ? Quel a été le rôle des services de renseignement français avec qui des militants des Groupes islamiques armés (GIA) étaient en contact ? Ce ne sont que quelques-unes des questions sans réponse.

La plainte contre X - déposée en France par la famille de l'un des moines, Christophe Lebreton, et par le Père Armand Veilleux, de l'ordre des cisterciens trappistes - pour "enlèvement, séquestration, assassinat", devait permettre d'y voir plus clair. Force est de constater que, plus de deux ans après, ce n'est pas le cas. "On n'a pas avancé", constate l'avocat des parties civiles, Me Patrick Baudouin.

Chargé de l'instruction, le juge antiterroriste Jean-Louis Brugière a choisi de privilégier les informations venues d'Algérie plutôt que d'entendre, par exemple, les dirigeants politiques français de l'époque. Il y a plusieurs mois, des commissions rogatoires ont donc été adressées à Alger, mais les réponses tardent. Les autorités algériennes ne souhaitent pas remuer l'histoire de Tibéhirine, encore trop sensible par les temps qui courent. Et pas simplement parce que la vérité pourrait se révéler embarrassante en mettant en lumière les coups tordus éventuels de leurs services de sécurité. Rappeler qu'une communauté de moines chrétiens, héritée de la colonisation, était implantée en Algérie - où l'islam est religion d'Etat -, est jugé inopportun. L'Eglise catholique, pourtant minoritaire, est priée d'être discrète et de se faire provisoirement oublier. La poignée d'Eglises pentecôtistes et autres qui sont apparues, il y a peu, en Kabylie - un terreau favorable - , ont davantage de soucis à se faire. Un texte officiel leur impose désormais d'être enregistrées sous forme d'"association religieuse" avant de pouvoir réunir leurs fidèles en un lieu "identifiable, visible à l'extérieur, et soumis à autorisation".

LIBÉRATION DES ISLAMISTES

Ces mesures ne sont pas étrangères aux remous qui agitent la scène politique, où le président Abdelaziz Bouteflika joue une partie serrée. En application de la charte sur la paix et la réconciliation nationale - principe plébiscité par référendum -, il a fait libérer des centaines d'islamistes, dont certains honnis, comme Abdelhak Layada, le deuxième émir des GIA, qui avait prêché en faveur de l'assassinat de journalistes. Une photo récente où on le voit, à sa sortie de prison, accueilli par l'ex-numéro deux du Front islamique du salut (FIS), Ali Benhadj, a choqué une partie de l'opinion publique. L'annonce d'une indemnisation financière substantielle au profit de "barbus", anciens enseignants chassés de l'éducation nationale ou prêcheurs interdits de prendre la parole dans les mosquées, a également du mal à passer.

Les islamistes ne sont pas davantage satisfaits et réclament que la lumière soit faite sur l'enchaînement des faits qui les ont contraints, disent-ils, à prendre les armes. "La charte m'interdit d'évoquer les événements des années 1990", lance un autre émir du GIA, Sidi Ali Benhadjar. De fait, les textes officiels rendent impossible toute enquête et toute mise en cause des forces de sécurité - au grand dam des familles de disparus. Dans ce climat pesant, les autorités ont jugé préférable d'occulter l'anniversaire de l'enlèvement des sept moines de Tibéhirine.
Jean-Pierre Tuquoi
Article paru dans l'édition du 26.03.06


 

Retour dans un monastère livré au silence et à l'oubli

Le Monde, 26 mars 2006

On aimerait que les babbâs reviennent." La jeune Berbère qui parle sait qu'ils ne reviendront jamais. Les sept moines de l'abbaye de Tibéhirine qu'elle côtoyait étant enfant sont morts. Le 27 mars 1996, vers 1 heure du matin, dans une Algérie à feu et à sang, un groupe d'islamistes armés était venu les enlever et les emporter dans la montagne. Deux mois plus tard, leurs têtes furent découvertes dans la région. Les corps n'ont jamais été retrouvés.

Peut-être la jeune femme à la chevelure cachée par un foulard coloré fait-elle allusion à d'autres moines trappistes, d'autres babbâs. Peut-être songe-t-elle à ceux, une poignée, qui ont tenté, dès 1998, de redonner vie à l'abbaye cistercienne en deuil avant de renoncer. Trop d'entraves aux déplacements, trop de gendarmes armés pour les escorter lors des visites, trop de temps passé sur la route et pas assez au monastère, trop de tracasseries. Les visites se sont espacées. Au printemps 2001, l'ordre trappiste a décidé de mettre un point final aux espoirs de retour. Ainsi s'est éteinte la dernière communauté catholique contemplative d'Algérie.

Un lien avait été maintenu, vaille que vaille. Un prêtre et une religieuse ont continué à se rendre une ou deux fois par semaine à l'abbaye, distante d'une centaine de kilomètres de la capitale. Avec l'aide de deux Algériens habitant Tibéhirine, lui, agronome de formation, s'occupait de l'exploitation des 7 hectares de terres, surtout plantés d'arbres fruitiers ; elle, Soeur Simone, confiait aux jeunes femmes de Tibéhirine des travaux de broderie et de couture vendus à Alger.

Même ce mince filet de vie s'est tari. En décembre 2004, une lettre du ministère des affaires religieuses rappelait qu'une escorte armée était indispensable pour se rendre à l'abbaye. Elle fut reçue poliment et tout de suite oubliée.

Mais, début mars, ce sont le ministère de l'intérieur et le préfet qui ont purement et simplement imposé que les hommes d'Eglise cessent d'aller à l'abbaye. L'approche de l'anniversaire de l'enlèvement des moines n'était sans doute pas étrangère à la mesure... De ce diktat impossible à contester, Tibéhirine fait les frais. En ce début de printemps, où une délicieuse odeur de figuier flotte devant la porte d'entrée des bâtiments, le monastère est clos et comme désincarné.

Alors que de la campagne alentour montent des cris d'enfants et des bruits d'animaux domestiques, l'abbaye, où reposent les restes des sept moines assassinés, semble appartenir au monde du silence et de l'oubli. Les gardes communaux en uniforme et armés, qui surveillent le site, ne font qu'ajouter au malaise. "Ils ne sont pas de la région", se défend une femme.

Le site méritait mieux. Du monastère, le regard embrasse une vallée d'un vert tendre, où se détachent l'ocre des maisons jamais achevées, les cerisiers en fleurs et, au loin, les montagnes du Tamesguida couvertes de pins. En contrebas de Tibéhirine - "le jardin", en langue berbère - s'étalent les plantations de milliers de jeunes arbres fruitiers, propriétés de l'abbaye. Quelques ruches sont installées parmi des pommiers.

Qui défend encore la vocation religieuse de l'abbaye ? Ironie de l'Histoire, l'un des rares à oser le faire est un ancien émir du Groupe islamique armé (GIA) dans la zone de Tibéhirine, Sidi Ali Benhadjar. "Oui, ce serait bien que les moines reviennent. Ils ont toujours vécu en harmonie avec la population", dit cet ancien "terroriste" de 53 ans, solidement charpenté, qui, à la faveur des lois d'amnistie, a pu se reconvertir dans le commerce des herbes médicinales après des années de maquis et des mois de prison. Reconversion d'ailleurs réussie si l'on en juge par l'affluence de clients dans sa modeste boutique proche du centre-ville.

En réalité, plus personne - y compris parmi les responsables de ce qui reste de la communauté chrétienne à Alger - n'imagine possible le retour d'une communauté religieuse à Tibéhirine même si, officiellement, l'objectif demeure. "La présence des cisterciens en terre algérienne appartient au passé. Regardons plutôt l'avenir", fait valoir, sous couvert d'anonymat, un responsable catholique que les quelques pèlerinages religieux organisés à Tibéhirine laisse songeur car, justement, ils privilégient la mémoire et cette présence chrétienne d'un autre temps.

De fait, sur place, le souvenir de l'enlèvement et de l'assassinat des moines s'estompe en même temps que le calme revient dans la région. Les adolescents qui vivent dans le hameau ont appris que " des terroristes ont tué les babbâs", mais du drame vieux de dix ans, ils ne savent pas davantage. Et, comme s'il s'agissait de dire qu'une page est en train de se tourner, les travaux de construction d'une mosquée, à deux pas de l'entrée de l'abbaye, ont repris il y a deux ans.

L'abbaye a d'ailleurs mis un tracteur à la disposition des artisans qui coulaient la chape de béton... L'avenir du monastère, dit le prêtre qui montait chaque semaine à Tibéhirine, c'est de développer les activités économiques comme, par exemple, la production fruitière, qui garantissent au monastère - et à ses deux salariés - des revenus suffisants pour ne pas dépendre d'une aide financière extérieure. Il y a les bâtiments à entretenir, les hectares de terres à cultiver, le bétail à nourrir...

C'est aussi, ajoute-t-il, de favoriser tout ce qui peut aider le hameau de Tibéhirine à sortir du sous-développement où il est englué. Jusqu'à il y a peu, la religieuse Soeur Simone faisait travailler des dizaines de jeunes femmes à qui elle avait appris la couture et le tricot. La production était vendue dans la capitale. C'était un succès. "Elles arrivaient à gagner plus que le SMIC", résume le prêtre.

A plus long terme, disent des représentants de la communauté chrétienne, il reste à inventer une vocation nouvelle pour Tibéhirine qui ne trahisse pas son histoire. Parmi les idées qui circulent, l'une préconise de reconvertir le monastère en un lieu d'apprentissage destiné aux enfants handicapés.
Jean-Pierre Tuquoi
Article paru dans l'édition du 26.03.06

 
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Tibhirine, dix ans après : un anniversaire, un livre, une enquête judiciaire (A. Veilleux, 23.03.06)

Texte de la plainte déposée par la famille Lebreton et père Armand Veilleux

L'affaire des moines de Tibhirine

L'affaire Tigha et des moines de Tibhirine

 
www.algeria-watch.org