Massacre du 17 octobre 1961: la date sans nom de l’histoire de France

Par Hicheme Lehmici, Le Quotidien d'Oran, 17 octobre 2005

«Celui Qui Contrôle Le Passé Contrôle Le Présent Et Celui Qui Contrôle Le Présent Contrôle L’avenir»

(Georges Orwell)

Tous en France connaissent le fameux soldat inconnu, bien peu, néanmoins, savent ce que la date du 17 octobre 1961 signifie. Cette date est restée longtemps sans nom dans l’histoire de France. Il aura fallu attendre près d’une quarantaine d’années d’un lourd silence pour qu’enfin les langues se délient et que l’on entende parler publiquement de cet effroyable jour. L’un des plus grands crimes de la République française a été commis ce jour-là.

En pleine guerre d’Algérie, au coeur d’une lutte acharnée, les Algériens ont clamé tout haut leurs aspirations à la liberté et à la dignité. Les autorités françaises choisiront le chemin des armes et de la répression la plus sauvage.

Que s’est-il passé le 17 octobre 1961 ?

Le 5 octobre 1961, à la suite d’un Conseil interministériel, le préfet de police de Paris décrète un couvre-feu s’appliquant à l’ensemble des Français musulmans originaires d’Algérie. Ce couvre-feu est raciste et anticonstitutionnel. Dans un communiqué publié par le préfet de police de Paris, Maurice Papon, il est conseillé: «de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s’abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et, plus particulièrement de 20 heures à 5 heures 30 du matin» [...] «Il est très vivement recommandé aux Français musulmans de circuler isolément, les petits groupes risquant de paraître suspects aux rondes et patrouilles de police». Maurice Papon a en fait reçu carte blanche de la part du gouvernement pour empêcher la tenue de toute réunion ou rassemblement d’Algériens. La fédération de France du FLN (Front de libération nationale) décide d’appeler l’ensemble des Algériens, hommes, femmes et enfants, à se rassembler le 17 octobre pour une manifestation pacifique. Le jour venu, au soir, les Algériens commenceront à affluer vers Paris. Leur nombre sera évalué entre 30.000 et 40.000. Des hommes seuls ou bien souvent des familles entières commenceront à sillonner les rues de Paris. C’est là que les rafles au faciès de la police vont commencer. Une véritable chasse à l’Arabe est lancée. Beaucoup de travailleurs algériens, mais aussi marocains et tunisiens qui rentraient chez eux, ignorant tout des manifestations, seront raflés. Les cars de police ne suffisant pas, la RATP réquisitionnée pour l’occasion, participera au transport des Algériens vers des centres de regroupement où ils seront parqués, le palais des sports de la porte de Versailles ainsi que le stade de Coubertin. Malgré les rafles, quelques cortèges d’Algériens vont réussir à se former. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, des policiers ouvrent froidement le feu sur la foule des manifestants, d’autres chargent et frappent sans pitié. De nombreux morts sont déjà à déplorer. Au pont de Neuilly, que veulent franchir les manifestants venus des bidonvilles de Nanterre, les policiers ouvrent aussi le feu sur la foule, causant ainsi la mort de nombreux Algériens. Sur le boulevard Saint-Michel, des scènes terribles de violence ont lieu tout comme à Nanterre où la police va de nouveau ouvrir le feu. On relève des morts en grand nombre. Du haut de plusieurs ponts de la capitale et de son agglomération, des Algériens sont précipités dans la Seine. Dans la cour de la préfecture de police, les manifestants raflés sont entassés et subissent de terribles violences. Des policiers s’adonnent librement à la torture la plus abominable, tandis que d’autres s’amusent en pendant des Algériens un à un. Selon certains policiers récalcitrants aux ordres, plus d’une cinquantaine de personnes auraient été tuées dans la cour de la préfecture. Les Algériens raflés et conduits au palais des sports, à la porte de Versailles, sont violemment projetés des cars. Ils seront systématiquement attendus par des policiers en tenue et en civil qui formeront, selon leurs propres mots, «un comité d’accueil». Les victimes passent au milieu de deux rangées de policiers qui les frappent avec toutes sortes d’armes, de préférence sur la tête et sur les parties sexuelles. Beaucoup mourront directement de ces sévices. Les mêmes scènes se déroulent au stade de Coubertin. Pour le tout, près de 15.000 Algériens ont été arrêtés. Parqués sans nourriture durant deux semaines, ils seront emmenés dans des centres spéciaux pour y être torturés à l’électricité et d’autres moyens. Les estimations actuelles pour ce massacre portent à 327 le nombre de tués et plusieurs milliers de blessés. Il faudrait aussi rajouter plusieurs milliers de disparus et d’expulsés vers l’Algérie dont beaucoup de témoignages concordent vers l’hypothèse qu’ils aient été massacrés à leur arrivée.

Les raisons d’un massacre

Il faut revenir sur le cadre plus global qu’était celui de la guerre d’Algérie, plus particulièrement sur la «bataille de Paris». Le terrain métropolitain français représentait un terrain stratégique de la plus haute importance dans ce conflit. En effet, l’émigration des travailleurs algériens en France servait à financer les maquis qui combattaient pour la libération du pays. La fédération de France du FLN encadrait globalement les 350.000 Algériens, parmi lesquels on comptait environ 130.000 cotisants à la cause nationale. De tout temps et pour tout conflit, l’argent a toujours tenu ce rôle de nerf de la guerre. Pour la police française, il fallait frapper les structures du FLN en France pour l’affaiblir en Algérie. Ce mouvement de répression allait prendre plus d’ampleur après l’avènement au pouvoir du général De Gaulle. Les opérations se multipliaient et les autorités françaises ont dû recruter des corps de police composés de harkis chargés d’infiltrer puis de démanteler les organes du FLN. C’est ainsi que les exactions de la police à l’encontre des Algériens vont se banaliser, de même que les exécutions de militants ainsi que l’usage de la torture dans les commissariats. Cette guerre dans la guerre coûtera la vie à plus de 4.000 Algériens. En réponse, le FLN ripostera. En 3 ans, de 1959 à 1961, 42 policiers (parmi des tortionnaires et assassins reconnus) seront tués. Lors de la manifestation des Algériens, la police a voulu se venger et en découdre avec eux. Cependant, c’est surtout avec l’arrivée de Maurice Papon à la tête de la préfecture de police que le ton de la répression va prendre une tournure beaucoup plus sanguinaire. Cet ancien collaborateur des SS nazis, nommé préfet de Constantine en juin 1956, va s’illustrer en instaurant la légalisation de la torture sous son autorité grâce aux pouvoirs spéciaux obtenus par le gouvernement «socialiste» de Guy Mollet. Maurice Papon tiendra d’ailleurs des propos qui parleront d’eux-mêmes: «l’heure n’est plus où il faut distinguer des civils des militaires», ou encore: «je demande à tous les civils de se conduire en soldats» [...] «Il n’y a plus de militaires et de civils. Il ne doit plus y avoir que des soldats». Préfet de police de Paris, Papon s’efforcera d’appliquer les apprentissages déjà expérimentés en Algérie. Avec lui, dès août 1958, plus de 5.000 Algériens vont être raflés puis internés. En janvier 1959, il mettra en place le centre d’identification de Vincennes (CIV), un camp d’internement pour Algériens aux portes de Paris. Les personnes seront arrêtées sans jugement et sur simple décision ministérielle. Papon signera lui-même les ordres d’internement. C’est toujours lui qui sera l’initiateur du recrutement et de l’entraînement de ces troupes très spéciales, le corps de police des harkis. Ces derniers s’illustreront par une incroyable violence et un comportement digne de bêtes sauvages.

Le grand mensonge

Au lendemain du 17 octobre 1961, les Parisiens n’étaient qu’une dizaine à manifester pour dénoncer le génocide qui s’est librement déroulé la veille. Pourtant, les habitants de la ville ont vu ce qui se déroulait sous leurs fenêtres, ils ont entendu les cris de douleur de ces milliers d’hommes sans défense. La population française de Paris savait et n’a, sauf en de rares exceptions, porté aucun secours aux victimes de ce massacre. Au contraire, beaucoup sont sortis aider la police dans son immonde entreprise. Les journalistes non plus n’ont pas rapporté dans leurs colonnes le pogrom des Algériens. Au contraire, le lendemain, une campagne médiatique mensongère et enragée relaya le cours de ces massacres. Dans une grande unanimité, les journaux vont d’abord condamner les Algériens. Paris-Jour annonçait que: «Les agents de la force publique avaient complètement disparu», l’Aurore s’interrogeait: «Paris est-il donc livré, avec d’aussi piètre protection, à qui veut la prendre ? N’avons-nous pas de ministère de l’Intérieur ?» Le Figaro quant à lui titre sur les: «Violentes manifestations à Paris de Musulmans Algériens», à cela le quotidien ajoute qu’il: «rend grâce à la vigilance, à la prompte action de la police». La palme du cynisme ira à Paris-Presse qui se félicite du travail des forces de l’ordre: «C’est une performance d’avoir pu arrêter et embarquer 11.538 manifestants».

Il faudra attendre quelques jours pour que des protestations se fassent enfin entendre, il n’empêche qu’au moment des massacres, personne en France n’a jugé bon de se soulever contre ce qui se passait, ni n’a pensé prendre au sérieux le témoignage de ces innombrables victimes. Ce scandale moral pour la société française de l’époque ne peut s’expliquer que par le sceau d’infériorité qui marquait les faits, gestes et paroles du colonisé algérien. Le 17 octobre aura-t-il un jour sa place dans la mémoire de France ? La difficulté de toute une nation à affronter son passé peut se comprendre. L’impunité laissée à des criminels de la pire espèce par un Etat qui se proclame libre et démocratique peut nous faire douter d’un certain nombre de ses chers enseignements républicains. Il aura fallu attendre 40 ans pour que l’on puisse enfin évoquer publiquement en France, l’existence de ces massacres.

Ces révélations, relayées depuis peu par la presse et les grands médias français, n’auront pas empêché les nostalgiques du «bon temps des colonies» qui siègent en nombre au sein de l’Assemblée nationale française d’adopter une loi reconnaissant: «le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord» (1). C’était le 23 février 2005, l’Etat français décidait de s’amender de ses crimes et atrocités parmi les plus ignobles de toute l’histoire de l’humanité. Mieux encore, ses professeurs d’histoire devront maintenant enseigner les bonheurs de la colonisation aux enfants d’anciens colonisés nés sur le sol français.

Loin de s’en repentir, ni l’Etat français ni la justice n’ont fait jusqu’aujourd’hui le moindre pas dans la voie d’une reconnaissance officielle de ce crime. Pire même, lorsque l’on sait que l’actuel ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, fait partie des initiateurs de cette loi en compagnie d’un groupe notoire de députés UMP (dont il faut citer aussi MM. Leonetti, Olivier Dassault, Claude Coasguen, Christian Ménard et Eric Raoult). Cette loi n’a suscité aucune réaction ni à droite ni à gauche. Aurait-on imaginé dans l’Allemagne de l’après-guerre, un groupe parlementaire proposer au Bundestag une loi visant à reconnaître les bienfaits apportés aux pays d’Europe anciennement occupés par le régime nazi ? Car c’est bien d’une idéologie raciste dont il est question lorsque l’on fait allusion à la pensée coloniale. Une idéologie reposant sur le primat d’une suprématie civilisationnelle du groupe humain disposant de la technique sur tous les autres, au mépris de la vie, des cultures, des territoires, bref de la différence. La France est encore malade de son histoire.

C’est ce qui expliquerait peut-être pourquoi les crimes abominables du 17 octobre 1961 semblent irrémédiablement marqués du sceau de l’oubli et de l’indifférence. Pourtant, ces centaines d’Algériens étaient des hommes, ils étaient même encore français selon la loi du colonisateur à l’époque des faits.

Le devoir de mémoire que l’on agite si souvent pour parler de Vichy en France, semble s’inscrire dans une application à géométrie variable selon l’identité des victimes. La loi négationniste du 23 février 2005 aura pour tâche de réécrire l’histoire et transformer les bouchers en civilisateurs. C’est ainsi que la France voudrait que la colonisation de l’Algérie ait été positive. L’on cherchera certainement des excuses en évoquant les douces séances de tortures qui se déroulaient dans les commissariats. L’on justifiera peut-être aussi la nécessaire extermination de certaines populations par l’impossibilité de les «intégrer». A moins, peut-être, que l’on considère comme une avancée sociale la promulgation du code de l’indigénat en 1861. Pourtant, les méfaits de la colonisation française en Algérie se font encore ressentir. Le mépris affiché par certains parlementaires des drames vécus pas les Algériens lors de la colonisation n’en est qu’une preuve supplémentaire.

Les Algériens de France ont été marqués à vie par l’évènement. A l’heure où la justice internationale condamne d’anciens dictateurs, les massacreurs français en uniformes et leurs responsables officiels bénéficient quant à eux toujours de l’immunité la plus glaciale.

1- Loi Du 23 Février 2005, Article 4, Alinéa 2.

Bibliographie Sommaire :

- Amiri L., Les Fantômes Du 17 Octobre 1961, Mémoires-Génériques, Paris, 2001. Einaudi Jean-Luc, La Bataille De Paris, Editions Du Seuil, Paris, Octobre 1991. Le Cour Grandmaison Olivier (Dir), Un Crime d’Etat A Paris, La Dispute, Paris, 2001. Naba René, Du Bougnoule Au Sauvageon. Voyage Dans L’imaginaire Français, L’Harmattan, Paris, 2002. Stora Benjamin, La Gangrène Et L’oubli. La Mémoire De La Guerre d’Algérie, La Découverte, Paris, 1991.

 
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