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HADJ NACER BRISE LE NON-DIT SUR L’ORIGINE DES CAPITAUX ET DES HOMMES L’ancien gouverneur dissèque la crise des banques privées Le Quotidien d'Oran, 13 juillet 2003 Il a annoncé «le collapsus» en cours depuis longtemps. Abderahmane Hadj Nacer connaît bien le sujet. Il a été gouverneur de la Banque d’Algérie à l’heure de la réforme puis PDG de la première banque privée algérienne. Il y a quelques semaines, au tournant de la crise des banques privées, il a accepté d’aller au fond des choses avec nous. Synthèse d’un entretien où s’imbriquent argent et pouvoir. « Le début du pouvoir, c’est la banque», la formule de Abderahmane Hadj Nacer situe d’entrée l’enjeu de la fulgurante crise du secteur bancaire privé algérien. L’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie évoque depuis longtemps la précarité des règles sur lesquelles se sont édifiées les premières banques privées algériennes. «A chaque fois que je parlais de Khalifa Bank à un haut responsable, je sentais comme de l’incrédulité. Tout se passait si bien...». Hadj Nacer a même prédit, il y a près d’un an, dans la chaîne des scandales, celui qui suivrait l’affaire Khalifa. Depuis que Ahmed Ouyahia a cité publiquement la BCIA, le scénario ne se dément pas. Mais alors ? «Il n’y avait tout simplement pas d’écoute. Et c’est un peu normal, tout le monde avait besoin d’un modèle positif» qui fasse briller l’Algérie. Abderahmane Hadj Nacer n’a peut-être pas été entendu car lui-même a initié cette entreprise du lancement des banques privées en Algérie et a connu un échec avec Union Bank dont il a été le PDG aux débuts. Une expérience d’investisseur privé qui, ajoutée à celle de premier argentier du pays à un moment clé de sa vie politique (1989-1992), en fait, sans doute, un analyste très avisé de la crise actuelle. Dans le récit de Hadj Nacer deux mouvements en ciseau ressortent qui expliquent le paysage bancaire chaotique. Le premier tient à la nature des investisseurs privés qui se sont lancés dans la création de banques, leur motivation et leur place dans le capitalisme algérien: «Vous avez sans doute noté qu’aucun des grands industriels connus ne s’est encore impliqué dans le secteur bancaire privé». Le second, dans le même temps, tient à «la fragilisation de la Banque d’Algérie et de son gouverneur». «Il y a eu un processus de désinvestissement qui fait qu’aujourd’hui la Banque d’Algérie a perdu une grande part de sa capacité technique d’intervention». Le pouvoir politique n’a jamais vraiment digéré la loi sur la monnaie et le crédit et les moyens d’indépendance qu’elle donnait à la Banque d’Algérie. «Cinq chefs d’Etat et onze chefs du gouvernement plus tard, on pourrait enfin se rendre compte du bien-fondé de cette loi. Pourtant, on continue à grignoter les prérogatives d’une administration bureaucratisée au profit de tutelles déjà affaiblies». Revenons donc aux créateurs de banques privées. Il y a un problème fondamental de «l’historicité de l’argent» qui sert ces projets. Ce n’est pas une clause de style. L’origine du capital social des banques est une garantie essentielle de leur fonctionnalité. Il est requis 100 millions de dinars pour une banque d’affaires et 500 millions de dinars pour une banque de dépôts - «rappelons qu’à l’époque, en 1990, cela représentait une valeur cinq fois supérieure à celle d’aujourd’hui». En théorie, pour donner son premier feu vert, la Banque d’Algérie exige des propriétaires d’une banque privée d’être les propriétaires réels de son capital social. Dans les faits, cette exigence a été contournée. Presque systématiquement. Pour étayer son propos, Hadj Nacer cite l’exemple qu’il connaît le mieux: «Le lancement d’Union Bank devait être l’acte fondateur de la jurisprudence en matière bancaire. Nous avons pris un grand soin à présenter une étude complète à la Banque d’Algérie. A mettre en place ensemble les premières règles. Je me suis assuré que le premier tour de table des actionnaires de notre banque, fort restreint, allait rapidement s’élargir». Au bout de quelques mois pourtant, le PDG d’Union Bank découvre, par huissier de justice, que la moitié du capital social de la banque qu’il dirige appartient en fait à... un prêteur sur gage. Il avait prêté 50 millions de dinars pour 6 mois au taux de 14% à l’actionnaire quasi unique d’Union Bank. La première banque privée algérienne était mal née. «Elle avait un propriétaire putatif» qui ne figurait pas dans le dossier déposé devant la commission bancaire. «Cependant, c’était une occasion rêvée pour établir une jurisprudence sur ce qu’il ne fallait pas faire, compléter les règlements de la Banque d’Algérie et accompagner les premiers pas des banques privées pour une application saine des lois et règlements». Pour Hadj Nacer, «la Banque d’Algérie aurait dû légiférer sur les points soulevés dans cette affaire». Il était clair que la provenance des capitaux et la diversité de leur origine allaient être au centre des arbitrages pour l’octroi des agréments bancaires suivants. «Lorsqu’on rate cela, on rate toutes les évolutions». D’autres règles écrites auraient dû être mieux observées pour l’avenir: «Agréer le personnel dirigeant d’une banque privée en est une des plus importantes. Il faut savoir que si votre signature est reconnue, que si vous avez le second agrément, celui pour opérer avec l’étranger, il n’y a pas de limites» à l’action d’une banque privée. Les contrôles viennent a posteriori. «Sous diverses contraintes, la Banque d’Algérie n’a pas suivi. Son collapsus a été organisé, ce qu’on va payer très cher». Malgré la désignation temporaire d’un administrateur public à la tête de la première banque privée, l’affaire Union Bank a fonctionné comme un mauvais signal dans le milieu d’affaires. Elle a montré comment on pouvait, avec un risque modéré, faire de l’argent avec une banque et prétendre à un système oligarchique qui verrouille le capitalisme algérien. L’idée de la constitution d’une oligarchie financière est aux yeux de Hadj Nacer au coeur de ce qui s’est déroulé depuis le milieu des années 90 dans le secteur bancaire algérien. Le cas de Khalifa Bank en est un prototype. Le cycle est inversé: créer une banque, pour créer du pouvoir, pour créer de l’argent. Là aussi les failles réglementaires des débuts sont exploitées: origine des capitaux, diversité des tours de table, qualité du personnel dirigeant, règles de fonctionnement; sur chaque point, Khalifa Bank contrevient à la norme. Il est aujourd’hui notoire qu’une grande partie du capital social de Khalifa Bank provient d’avances faites par des hommes d’affaires, inconnus par la Banque d’Algérie. Les autres banques privées se sont bâties sur ce modèle «de conquête anonyme du pouvoir financier» à la clé «d’un système oligarchique dans l’objectif de s’acheter puis de s’assujettir le pouvoir «réel». A dire vrai, une Banque d’Algérie forte est dans l’intérêt du vrai pouvoir, parce qu’elle permet de gérer les soubresauts internes et parce qu’elle envoie un message fort de stabilité vers l’étranger». Abderahmane Hadj Nacer dit toutefois «comprendre que dans un contexte difficile où l’Algérie avait besoin de se redonner confiance, il eût été difficile à la Banque d’Algérie de sévir d’entrée contre les premières expériences de banques privées». La compréhension trouve vite son bémol chez l’ancien gouverneur lorsqu’on passe en revue la liste des infractions tolérées des années durant par la commission bancaire. «Le simple défaut de présentation des comptes annuels d’une banque aurait dû entraîner la suspension de son agrément bancaire». L’instance de régulation était pourtant prévenue. «Dans ce contexte de délitement, un grand nombre de banques, y compris étrangères, ont testé les failles du système». Leur énumération n’est pas exhaustive: «nomination de n’importe qui à des postes techniques ou de décision, transfert de fonds contre importations fictives, usage de faux swift bancaires, conversion abusive de dinars pour des opérations de services déguisées en opérations convertibles, recyclage de fonds à provenance douteuse, prise en otage des clients importateurs qui cèdent leur marchandise à leur banque afin de se désendetter, financement de clients résidents à l’étranger non éligibles au crédit dans leur pays de résidence ou encore tout simplement exportation de fonds par circuit bancaire». «L’Algérie a pourtant - aux yeux de Hadj Nacer - échappé au modèle oligarchique russe», et c’est une raison de continuer à espérer du capitalisme algérien qu’il ne se bloque pas sous la coupe de quelques grands oligarches. En Russie, il y a eu au moment le plus fort jusqu’à 2.500 banques privées. Seules 25 sont financièrement signifiantes. «Aucune n’a échappé à la maffia». Le scandale Khalifa et autres font que le prix est très cher payé «mais la compétition est encore ouverte en Algérie». Dans le domaine bancaire, lieu de pouvoir par excellence, elle requiert un renfort de lois, de règlements et de compétences «pour les faire respecter». Le mouvement de fragilisation de la Banque d’Algérie doit s’inverser. Abderahmane Hadj Nacer, lui, croit toujours en un modèle vertueux d’intervention privée dans le secteur financier et préfère s’employer à l’accomplir dans le camp des investisseurs. El Kadi Ihsane |
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