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Retour en pénurie ou les douces surprises de l’ouverture des plis Par El-Kadi Ihsane, Le Quotidien d'Oran, 31 juillet 2003
L’été n’est pas au bout de ses surprises. L’une de ses plus stupéfiantes est, bien sûr, le retour de la pénurie en pleine époque géologique d’économie de marché. Grâce en bonne partie à un homme qui a été au bout de ses convictions. Et qui a confié toutes les fournitures au «hasard» du marché. Avec le délestage des fournitures d’électricité, la main invisible du marché a réussi le miracle de produire les même effets que le ministère du Plan dans l’Albanie d’Enver Hodja, au temps du collectivisme étatiste le plus pur. A la source des deux situations, pourtant, les conceptions les plus antagoniques du monde, de la production et de la distribution des biens et des services. L’une voulait tout confier au démiurge de l’Etat dépositaire de l’intérêt général et d’abord celui des travailleurs, l’autre a livré toutes les commandes au «bon sens» du marché qui veut que «chacun, en tentant de réaliser son intérêt particulier, agira pour l’intérêt de tous». Un homme, un peu plus que les autres hommes, a réussi cette prouesse de la jonction des extrêmes dans la case risible et affligeante de la «pénurie». M. Chakib Khelil, le ministre algérien de l’Energie et des Mines est, à ne pas en douter, un bon technocrate. Un des meilleurs que l’Algérie possède dans son domaine. Il est pourtant pour une grande part l’artisan de ce collapsus du réseau électrique algérien, sous l’étreinte, il est vrai, d’une canicule exceptionnellement précoce et tenace. Il a bien décidé, à partir de l’an 2000, de surseoir à des investissements d’extension du potentiel de production d’électricité de Sonelgaz. Le motif de cette option ressemble, à s’y méprendre, à celui qui a conduit à interrompre les travaux du consortium qui avait engagé le parachèvement de l’aéroport international d’Alger. Il ne faut pas dépenser l’argent public dans des opérations qui peuvent se financer et se réaliser par de l’argent privé. La règle est d’or à Washington où cohabitent les beaux buildings de la Banque mondiale et du FMI. Ou plutôt elle était d’or pendant toutes les années où Chakib Khelil a conduit une brillante - dit-on - carrière d’expert sous couvert onusien. Car elle a cessé quelque peu de l’être depuis la crise asiatique de 1997, puis les désenchantements de la politique du «tout au marché». Mais que voulez-vous, il y a ainsi des raideurs de la pensée que l’on prend au cours de sa vie et qu’il est impossible ensuite de dénouer. Chakib Khelil a l’intime conviction qu’il faut soumettre à la concurrence la moindre dépense du dinar public. C’est une posture honnête a priori. Comme celle de Fidel Castro qui bannissait les intermédiaires privés dans le commerce intérieur de Cuba. Les convictions les plus fortes peuvent être traîtresses. Combien n’a-t-on pas dit - avec quelque condescendance au sujet des révolutionnaires communistes, flamboyants et romantiques - que «le chemin de l’Enfer était pavé de bonnes intentions». Ainsi en est-il pour le bon technocrate international qui veut faire des économies salutaires au budget de l’Etat, car, a-t-il appris, «il est crucial» que l’Etat dépense moins et mieux. Dans chaque crispation dogmatique, il existe comme une formule spasmodique qui fixe le rictus. Dans le socialisme du plan, c’était «atteindre les objectifs de production». Dans l’économie de marché de Chakib Khelil, c’est «organiser un appel d’offres». Depuis son retour en Algérie, le ministre ouvre des plis. Il ouvre des plis pour tout. Cela a fait gagner d’argent à l’Etat, puis à la Sonatrach qu’il a longtemps dirigée et vers laquelle il a -en prophète hardi - apporté sa religion de la «short list» et de «la présélection technique des soumissionnaires». Attention, pas de méprise. La méthode Khelil a bel et bien fait gagner des sous au Trésor public et à la Sonatrach. Plus question d’acheter dans les réseaux clientélistes habituels. Il faut glisser son offre dans un pli et attendre le jour de l’ouverture pour voir si on est mieux disant que la concurrence. Seulement voilà, le dogme est toujours là qui guette à la lisière de l’abus. La méthode Khelil a tourné aux préceptes canoniques. Elle a démarré sous le magnésium des flashes avec une rocambolesque mise en concession des mines algériennes. Aux enchères. Quelques centaines de milliers de dinars de recettes seulement. Mais tout de même, le but était de «socialiser» le risque «entrepreneurial», y compris dans le désert d’une mine de sel. Ensuite, il y a eu la mise aux enchères des blocs de prospection du pétrole et du gaz. Un des aspects de la réforme sur les hydrocarbures qui a été appliqué, alors que la loi, elle, n’a pas été examinée. Puis ensuite, coup d’accélérateur. Plus un stylo, plus un matériel de bureau, voire un joint de pompe à eau ne pouvait bientôt être acheté sans passer par le très transparent «appel d’offres». Il y a déjà bientôt deux ans que des voix s’étaient élevées ici et là pour annoncer le drame en hérésie. Rupture de stock, retard d’approvisionnement, annulation des résultats de l’ouverture des plis pour cause de mauvaises offres. L’argent cash gagné dans le feu comptable de la transaction pouvait être perdu plus loin, plus tard. A cause des lourdeurs de la formule et aussi de ses fréquentes mauvaises surprises. Des partenaires de Sonatrach - aux factures sans doute devenues abusives au fil du temps - ont été balayés par le système de l’appel d’offres. Mais le client - Etat ou Sonatrach - n’a pas toujours été gagnant au change. Car le mouvement économique est toujours plus compliqué qu’une approche sèche par le seul paramètre financier. L’aéroport international d’Alger serait fonctionnel sans doute cet été 2003, s’il avait été poursuivi par le consortium public. Il aurait coûté plus cher à l’Etat sur deux exercices comptables, mais sans doute beaucoup moins cher si on intègre le manque à gagner par sa non-disponibilité quatre ans plus tard. La recherche du partenaire privé le mieux disant partout et pour tout est le genre même de «bonne intention» qui conduit en Enfer. Dans le cas de l’électricité,
la pénurie de cet été est une sombre erreur. Elle
dit combien il est bon d’avoir des délibérations publiques
sur la politique du gouvernement. Surtout lorsque la décision est
finalement confiée à des hommes de religion. D’une
autre religion.
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www.algeria-watch.org
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