A ceux qui crachent dans nos larmes

Yasmina Khadra, Le Monde, 13 mars 2001

JE me rétracte ? Aucunement. Je n'ai pas failli à mes engagements ni changé d'un iota dans mes déclarations. J'ai régulièrement rendu hommage à l'armée à travers les différentes interviews que j'ai accordées à la presse occidentale, arabe et algérienne. A l'heure où la question " Qui tue qui ? " battait son plein, et au risque de compromettre ma carrière littéraire, j'ai dédié L'Automne des chimères au soldat et au flic de mon pays ; c'était en avril 1998.

J'avoue que la guerre crapulo-intégriste qui sévit encore en Algérie n'a pas livré tous ses secrets. Beaucoup d'assassinats, de tueries, d'enlèvements ne sont pas près d'être élucidés. Il s'agit d'une guerre plurielle, foncièrement politico-financière, dont les enjeux tentaculaires et inavoués vont continuer d'enchevêtrer toutes les pistes susceptibles de dévoiler les tenants de l'une des plus effroyables supercheries que le Bassin méditerranéen ait connues. La confusion qu'entretiennent des manœuvres subversives à travers les médias et les témoignages livresques ne font, en réalité, que réconforter les véritables coupables jusque-là au-dessus des soupçons.

Aujourd'hui, un autre témoignage impute à l'armée les massacres collectifs revendiqués pourtant, à cor et à cri, par les GIA. Que faire ? Me taire ? Mon silence pourrait être interprété comme un consentement ou un désaveu. Réagir ? Mon intervention risquerait de chahuter ma crédibilité d'écrivain libre. Entre deux maux, je choisis celui qui pèsera probablement sur mes chances de romancier, mais qui aura l'excuse de ne pas peser sur ma conscience.

Je déclare solennellement que, durant huit années de guerre, je n'ai jamais été témoin, ni de près ni de loin, ni soupçonné le moindre massacre de civils susceptible d'être perpétré par l'armée. Par contre, je déclare que l'ensemble des massacres dont j'ai été témoin et sur lesquels j'ai enquêté portent une seule et même signature : les GIA. Les victimes sont des vieillards, des femmes, des enfants et des nourrissons, surpris dans leur misère la plus accablante et assassinés avec une férocité absolue - des bébés ont été embrochés, frits et brûlés vifs. De telles horreurs ne peuvent être commises que par des mystiques ou des forcenés ; en tout cas par des monstres qui ne pourront jamais plus réintégrer la société et prétendre à la reprise d'une vie normale.

Pour atteindre un tel degré de barbarie, il faut impérativement avoir divorcé d'avec Dieu et les hommes. Les soldats que j'ai connus dans les maquis gardent encore la foi.

L'armée algérienne, conçue dans le monde obsessionnel d'une menace exclusivement extérieure, a été littéralement déboussolée par l'implosion intégriste. Non préparée à l'éventualité d'une guerre civile et refusant d'admettre que la patrie puisse être martyrisée par ses propres rejetons, l'institution a mis plusieurs années pour se relever de son choc et faire face, avec un minimum de lucidité, à la déferlante extrémiste. Dans la confusion généralisée, savamment dosée par les véritables commanditaires, notamment entre 1992 et 1994, des erreurs graves et des dérapages ont été constatés. Il s'agissait d'actes isolés (vengeance, incompétence, méprise ou psychose) qui n'impliquent pas l'institution militaire puisque les tribunaux et les asiles psychiatriques ont accueilli un grand nombre de mis en cause.

Que dire de l'attitude de certains intellectuels français devant notre tragédie, sinon mon chagrin et ma déception, moi qui, trente-six ans durant, contre vents et marées, n'ai cherché qu'à les rejoindre et m'instruire auprès d'eux ? Que dire de ces alliés naturels dont je rêvais toutes les nuits et qui, avec une insoutenable prudence, font étalage d'un manque de discernement effarant ? Il est certain que le drame algérien bouleverse et étonne par les opacités tourbillonnantes qui gravitent autour de lui ; mais une situation floue n'exige-t-elle pas un minimum de retenue ?

J'ai été soldat, et je n'ai pas quitté les arènes algériennes des yeux une seule seconde. Témoignant, n'aurais-je donc pas voix au chapitre ? L'armée algérienne n'est pas un ramassis de barbares et d'assassins. C'est une institution populaire qui essaye de sauver son pays et son âme avec le peu de moyens appropriés dont elle dispose que compensent sa détermination et sa vaillance, et rien d'autre. Présenter le soldat algérien comme un mercenaire ou un légionnaire sans foi et sans conscience est injuste et inhumain, indigne d'hommes éclairés et supposés défendre la vérité et les valeurs fondamentales au nom de toute l'humanité.

Je reviens des maquis, des villages blessés, des villes traumatisées ; je reviens d'un cauchemar qui m'aura définitivement atteint dans ma chair et dans mon esprit ; je reviens de ces nuits où des familles entières sont exterminées en un tournemain, où l'enfer du ciel tremble devant celui des hommes, où les repères s'effacent comme des étincelles dans l'obscurité, tant l'horreur est totale et la douleur absolue. Et que suis-je en train d'entendre ? Que le soldat miraculé que je suis est un tueur d'enfants ! Que savez-vous de la guerre, vous qui êtes si bien dans vos tours d'ivoire, et qu'avez-vous fait pour nous qui tous les jours enterrions nos morts et qui veillions au grain toutes les nuits, convaincus que personne ne viendrait compatir à notre douleur ? Rien. Vous n'avez absolument rien fait. Huit années durant, vous avez assisté à une intenable boucherie en spectateurs éblouis, ne tendant la main que pour cueillir nos cris ou nous repousser dans la tourmente à laquelle nous tentions d'échapper.

Que savez-vous de tous ces cadets tués au combat, de ces milliers de soldats fauchés à la fleur de l'âge et dont la majorité n'a jamais embrassé une lèvre aimée ou connu les palpitations d'un amour naissant ? Quels souvenirs gardez-vous de ces visages éteints, de ces corps qui ne bougent plus au pied d'arbres brûlés, de ces bouillies de chair qui indiquent qu'une bombe a explosé à tel ou tel endroit ? Vous n'avez rien vu de notre enfer et vous ne mesurerez jamais l'ampleur de notre chagrin ni l'envergure de notre bravoure.

Nous sommes les enfants de notre pays, des guerriers malgré eux, qui se battent à leur corps défendant. Nous ne tuons pas nos pères, ni nos mères, ni nos propres enfants ; mais nous offrons à tout moment un morceau de notre vie pour préserver un empan de notre terre et de notre dignité. A l'heure où nous nous recueillons sur la tombe de nos chers absents, vous nous chahutez, vous crachez dans nos larmes, bafouez notre deuil et tuez une deuxième fois ces êtres merveilleux qui furent les nôtres, qui n'étaient rien d'autre que des soldats.

Je reste persuadé que, pareillement au destin, nul ne peut se défaire de la vérité. Le crime ne paie pas, la lumière finira immanquablement par éclairer la beauté ou la laideur de chacun ; et aucun masque, aucun lifting, ne saurait sauver la face impure.

En attendant, l'Algérie continue de subir l'affront de ses rejetons. Que ceux qui n'y peuvent rien aient la décence de nous laisser à notre malheur. A l'usure, nous saurons renaître de nos cendres et survivre au pire des cataclysmes : la lâcheté de nos félons et le lâchage de nos " amis ".

Yasmina Khadra est écrivain, commandant de l'armée algérienne.

 

 

 

 
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